Outlaw King (2018)

Récemment, David MacKenzie a déjà évoqué le hors-la-loi au sens large avec son brillant Comancheria (à voir d’urgence) et avait deja montré son talent avec le brutal Les poings contre les murs. Il revient ici avec en tête d’affiche l’Ecosse, sa brume et son Game of Trone post Braveheart. 

L’Ecosse est ici sous le joug d’un roi contesté avec en leader de cette révolte Robert Le Bruce (campé par l’excellent Chris Pine qui montre encore une fois son meilleur visage après Comancheria). Il s’agit d’évoquer son combat et ses sacrifices pour parvenir à reprendre un trône longtemps convoité mais qui parait difficilement atteignable pour les siens.

Le choix fait ici est d’évoquer la naissance d’un roi au travers du personnage de Bruce. Il est question de sacrifices et de ce qui fait les grands rois mais aussi de ce qui définit  la royauté au sens noble du terme (et en opposition avec la tyrannie). En effet, outre les menaces pesantes sur sa famille chacun de ses alliés et proches sont traqués puis abattus de la manière la plus abjecte possible. On notera d’ailleurs un choix net au regard de la violence pour laquelle MacKenzie ne fait aucune concession et montre tout. Un choix judicieux permettant de retranscrire la terreur qui pouvait régner. Les diverses attaques et avancées narratives évoquent clairement le choix inhérent à une révolte :  du sang et des larmes. 

Côté réalisation, on saluera tout d’abord la photographie léchée qui magnifie une terre écossaise comme rarement au cinéma. De la brume matinale en passant par des falaises vertigineuses, le film est un balai visuel qui se poursuit lors des phases de combats. Lisibles et nerveuses, elles se démarquent par leur âpreté et brutalité. Les teintes maussades  et l’ambiance créées apportent au film un profond mélange de mélancolie et de poésie qui ne parvient ps hélas à élever le niveau global du film. Dans sa globalité, le film séduit la rétine et parvient à surprendre comme ce plan sur le bateau rappelant vaguement un certain Aguirre..

En effet, si l’habillage et certaines séquences valent le détour (le trébuchet en introduction marque l’ampleur de la terreur en quelques secondes), le film est globalement peu intéressant. Pour plusieurs raisons mais la principale et le classicisme de sa trame et son manque de profondeur. Le personnage de Le Bruce est peu creusé et aurait mérité plus de profondeur émotionnel tout comme le personnage de la solaire Florence Pugh. Là où on aurait aimer de la surprise et du grandiose, le film nous sert du déjà vu et cela s’avère décevant quand on connait le talent de son réalisateur.

Sans être mauvais, Outlaw King reste un film banal qui ne marquera pas mais permettra de passer un bon moment.

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Premier Contact (2016)

La trajectoire de Denis Villeneuve n’est pas sans rappelée celle de Jeff Nichols. Partant d’un cinéma intimiste et minimaliste (Polytechnique pour l’un et Shotgun Stories pour le second), les deux réalisateurs sont devenus peu à peu des valeurs sûres du cinéma actuel et se sont tous les deux tournés vers la SF en cette année 2016. Si Jeff Nichols s’est de nouveau sublimé avec Midnight Spécial tout en ne reniant pas ses thèmes de prédilection, Villeneuve nous offre, lui, autre chose, une SF métaphysique où se télescopent une réalisation remarquable et un propos savamment développé.

Les premiers instants de Premier contact font dans le classique avec cette voix qui nous intime que ce que l’on voit est, non pas le début mais la fin, enfin le début de la fin. Cette perte de repère temporelle s’inscrit dans une volonté de déstabilisation du spectateur et les premières séquences du film accentuent cette intention. En effet, qu’il s’agisse d’un plafond (servant de leitmotiv à l’idée d’une force supérieure dirigeant nos actions) ou d’un cadre parfaitement dessiné, Villeneuve a une volonté claire celle de rendre au cinéma sa fonction première : faire parler les images. Ainsi on notera dans la première moitié du film, un cadrage toujours en mouvement qui réduit notre champ de vision. Certes, ce changement n’est pas flagrant mais en douceur se resserre le cadre et, par la même, la vision que l’on a de la situation. Abordons cette situation maintenant. Des vaisseaux Aliens atterrissent sur terre et la méfiance est de rigueur. Naissent alors les questionnements usuels : amis ? ennemies ? Aux quatre coins du monde, les scientifiques étudient ces vaisseaux et leurs occupants pour comprendre ce qu’ils veulent. Nait alors une période de découverte où l’on reste scotché, impassible devant ce que l’on ne peut comprendre, ne peut anticiper.

En effet, l’introduction et le cadre imposé par Villeneuve s’inscrivent dans le but de créer une tension et une hostilité envers ce que l’on ne connait pas. Cette peur est particulièrement exacerbée par l’approche du monolithe noir tombé aux Etats-Unis. En effet, recréer la grandeur du vaisseau est fait d’une manière hautement astucieuse. Jouant sur les échelles de plan, Villeneuve étire le voyage depuis le camp de base jusqu’au vaisseau tant sur le plan visuel que temporel. Ainsi il crée deux sentiments en une seule et même séquence : la peur devant l’inconnu et l’infantilisation de ses protagonistes à des enfants face à l’immensité du vaisseau. On est ainsi propulsé dans l’inconnu de manière parfaite et la suite du voyage n’est pas en reste avec une découverte étourdissante à l’intérieur du vaisseau. On en revient une fois de plus à l’intelligence du cadrage avec le face-à-face entre Amy Adams et le duo Abbot/Costello où les échelles de plans sont minutieusement mises en avant pour faire monter la tension. A ce titre, on notera aussi le soin apporté au son qui parvient au détour d’un hélicoptère déchirant le ciel en passant par les hurlements des Aliens à nous plonger dans cette quête singulière.

C’est ce second point qui donne à Premier Contact sa complétude : son approche du langage. Sous ses allures de film d’invasion, le film est avant-tout une évocation du langage dans sa globalité. Qu’il s’agisse de la quête d’Amy Adams avec sa fille disparue et toutes les choses qu’elle a pu dire, qu’elle souhaiterait reformuler et/ou ce qu’elle aurait aimé lui dire. Ou alors celle de l’unification de notre monde qui renvoie aux questions laissées en suspend après la seconde guerre mondiale, l’échec de la SDN après la première guerre mondiale ou encore l’escalade nucléaire de la guerre froide. La communication entre les pays est aujourd’hui un sujet plus que d’actualité avec l’exemple Syrien. L’absurdité de l’expression communauté internationale n’a jamais été aussi forte tant le communautarisme prédomine de nos jours. Alors on allume un monument pour soit-disant avoir une pensé pour un peuple qui se voit exterminé, on like un statut Facebook pour se donner des allures de militants mais au moment d’agir le chacun pour soit prend le dessus et les mots n’ont plus aucune importance. Cette dualité entre action et langage est mise en exergue avec intelligence au travers de l’approche du langage faite pour comprendre les Aliens. Les multiples approchent et phases d’avancées sont parfaitement réussis et ne tombent jamais dans le convenu. Le choix d’un langage purement circulaire revoit à cette idée que la communauté internationale tourne en rond sans jamais être capable de parler d’un seule et même voix à défaut d’avoir une langue commune.

Si un regret devait être exprimé, il serait plus personnel et concernerait le final du film que je trouve trop long et trop mielleux avec ce faux choix donné à Amy Adams et la toute-puissance dont elle se voit dotée. Cette vision me parait à contre-courant de l’approche purement visuelle du début de film. C’est comme si Villeneuve nous prenait la main pour nous dire ce que l‘on devait comprendre et j’aurai préféré un final plus suggestif à l’image du glaçant Enemy mais encore une fois cela n’engage que moi.

Denis Villeneuve confirme ainsi que tous les espoirs et attentes qu’il suscite sont légitimes. Sublimé par une réalisation en forme de démonstration tant la maitrise du cadre et de l’espace sont flagrantes, le film profite aussi d’une Amy Adams en état de grâce. Les louanges sont donc de rigueur pour ce film qui vient s’imposer comme l’une des valeurs sures de cette belle année 2016.

Comancheria (2016)

Dans la vie, tout se joue à la naissance diront certains. Il y a ceux qui naissent riche à ne plus savoir que faire de leur argent et les autre qui lutteront sans cesse pour essayer de mener une vie décente. Mais la pauvreté peut aussi être émotionnelle et amoureuse. Combien naissent dans une famille odieuse ou violente ? Combien sont abandonnés par leurs géniteurs ? Combien sont délaissés et finissent leur vie seul, à errer tel des âmes en peine ?

Le début du film impose un tempo rapide. Au travers d’habitants matinaux déambulants dans les rues, on devine l’urgence qui régie la vie de certains. Pour Toby et Bill, l’urgence est sociale mais avant tout une question de famille. Au fin fond du Texas, la pauvreté est régente des terres, elle oblige certains à vivre dans des conditions déplorables comme cette adorable serveuse endettée jusqu’au cou ou ce vieil homme qui apporte des pièces jaunes à la banque en espérant en retirer quelques billets. C’est d’ailleurs ce à quoi renvoie le titre car les terres occupées autrefois par le peuple Comanche, ont été volé par les américains qui eux-même se font voler par les banques. Cette situation rappelle une thématique déjà magistralement abordé par Andrew Dominik dans Cogan ou encore plus récemment dans The Big Short et Margin Call. Toutefois, l’angle d’approche est différent car le film s’attarde plus sur les répercussions de l’attitude des banques que le côte historique de l’affaire et ses causes structurelles (malgré des évocations diablement pertinentes).

Affublés de tout l’attirail de parfaits cowboys, Chris Pine (Tobby), Ben Foster (Bill) et Jeff Bridges (le ranger) livrent des prestations parfaites en tout point (mention spéciale à Chris Pine qui est épatant). Trident hétérogène mais dont les facettes sont celles d’hommes à bouts et prêts à tout. D’une part, le ranger est en fin de carrière et se décide à arrêter les braqueurs à tout prix en se servant de son cerveau avant de servir de son flingue. Tobby est un homme bon, on le ressent, on le comprend aisément mais il recèle en lui une force aussi noire que dévastatrice (en témoigne la remarquable scène de la station service). De l’autre côté, Bill est clairement un amoureux du risque et ne vit que pour frôler la mort (et la donner). Les relations entre les deux frères sont aussi opaques que fortes, on le devine grâce à des moments particulièrement subtils (la séparation en voiture). De son côté, le ranger est atypique et se montre particulièrement généreux dans la vanne avec son partenaire aux racines Comanche. On le comprend aisément comme un homme qui a peur de la retraite qui symbolise pour lui une vie faite de solitude.

Le fim déroule avec beaucoup d’intelligence le plan d’un sauvetage humain aussi risqué qu’audacieux. Le braquage des banques est en apparence une succession de casses sans relations mais au moment de la concrétisation du plan on comprend la logique des deux hommes mais aussi et surtout la bassesse humaine que symbolise le banquier que rencontre Tobby.

Nous faisions cela pour arranger votre mère.

En parlant d’un prêt que la banque avait proposé afin de plonger une pauvre femme dans la misère. Le second point abordé est celui de l’Amérique profonde où le port d’arme est plus qu’un droit constitutionnel mais une affirmation de la virilité, une manière de montrer que l’on est américain. Cependant le film ne fait l’apologie de ce droit mais le pointe du doigt. Pour preuve la station service où un abruti notoire se Trump lourdement en menacant Bill avant que Tobby ne lui fasse bouffer une portière de voiture. Néanmoins, on observe chez ses américains un sentiment de solidarité rassurant au travers de plusieurs éléments : le fait que les habitants poursuivent les braqueurs de banque, le fait que les habitants ne dénoncent pas Tobby car il vole ceux qui les volent eux-mêmes et comprennent donc son geste.

La structure narrative est aussi efficace que la réalisation est astucieuse. En effet, le choix de lents mouvements de camera symbolise l’abandon social dont sont victimes les fermiers texans. Les nombreux plans (divins) où les personnages sont figés tels des statuts symbolisent eux l’immobilisme d’une région délaissée mais aussi contraste avec la volonté des deux frères de ne pas se laisser faire. Tout cela est sublimé par le duo dantesque que forment Warren Ellis et Nick Cave. En effet, ils nous offrent un bande originale purement grandiose. On retrouve l’aérien qui caractérise le duo avec des élans de blues rock typiquement américain qui magnifient cette oeuvre et apportent émotions, poésie avec une parcimonie remarquable.

Les félicitations sont de rigueur pour ce film qui mélange le western à une vision de la société particulièrement pertinente. On se laisse porter par cette histoire dont la sobriété et la justesse n’ont d’égales que l’excellence de la mise en scène et la bande originale du duo magique.

The Big Lebowski (1998)

En revoyant The Big Lebowski, on remet beaucoup de choses en perspectives. Tout d’abord, qu’est-ce qui fait un bon film ? Il n’y a pas de réponse évidente mais ce film illustre à mes yeux une réponse possible. En effet, quoi de plus marquant et bon qu’un film qui surpasse vos attentes et vous donne plus que ce que vous ne pouviez espérer. Bien sur cela ne suffit pas, il y a des tas d’autres éléments qui rentrent en ligne de compte mais je dois avouer que revoir The Big Lebowski m’a rappelé pourquoi j’aime tant le cinéma.

Les Frères Coen sont de grands messieurs du cinéma, là-dessus aucun débat n’est possible ni même envisageable. Leur filmographie parle pour eux avec notamment dans les années 90 non moins que 4 films exceptionnels. Il y a eu d’abord le sobre mais terriblement bien mené Miller’s Crossing puis le remarquable Barton Fink qui brille tant par sa mise en scène que la finesse de son écriture. Avec Fargo, ils ont fait d’un fait d’hiver morbide une aventure unique où le macabre danse avec le cocasse. Puis est arrivé ce projet totalement barré qu’est The Big Lebowski.

Mettre en scène un loser n’est pas totalement novateur mais ici c’est la paroxysme de la glande. On découvre dans la première scène tout ce qu’il nous faut savoir sur le Dude avec cette scène du supermarché où il fait un chèque de 0.69 dollars en peignoir et claquettes. Comme caractérisation de personnage on a rarement fait mieux. Alors le Dude n’est pas seul et ses compagnons Donny et Walter forment avec lui un trio tout en nuance et attachant. Donny c’est le discret de la bande, il veut toujours savoir ce qui se passe, on le met à l’écart mais il aime ses potes quand même. Walter, il vit dans le passé et radote sur le viet-nam. Pire il ramène tout au Viet-Nam et n’écoute que sa propre parole au point de rabrouer Donny à tout bout de champs

Shut the fuck up Donny.

C’est un trio atypique mais qui s’inscrit dans la logique de l’histoire que raconte le film car avant d’être un monument de coolitude et une mine de répliques cultes, The Big Lebowski est une parodie d’un genre que j’affectionne : le film noir.

Genre mis en avant pour certains avec le grandiose Assurance sur la mort de Billy Wilder mais plus vraisemblablement né avec le Faucon Maltais de John Huston, le film noir est par essence pessimiste et met un homme dos au mur (souvent un détective ) au travers d’une affaire qui mêle meurtres, trahisons et femmes fatales. Inspiré par Le grand sommeil de Raymond Chandler, The Big Lebowski reprend les codes de ce film en les détournant pour nous offrir un festival comique. Pour voir à quel point les deux frangins sont pétés du carafon il faut voir le point de départ. Le Dude est confondu avec un millionnaire et on pisse sur son tapis, qui soit dit en passant harmonisait bien la pièce, puis se retrouve mêler à une enquête sur un soi-disant kidnapping. Construit en forme de puzzle, l’intrigue patauge au rythme de trahisons et de coup sur la tete qui plonge notre héros dans un état second mais qui ne le change pas d’un iota. C’est là que le film intrigue car l’histoire n’avance pas vraiment et notre dude ne semble pas se soucier de résoudre le mystère car il s’en tape un peu :

Quand je pense que je pourrais être bien peinard avec des taches de pisse sur mon tapis

Jamais à cours de répliques, les frères Coen distillent des pépites comme celle-ci qui me faire rire à chaque fois :

Est-ce que cet appart ressemble à celui d’un mec marié ? Le siège des chiottes est relevé, mec !

Se limiter à l’humour du film suffit à en faire un bon moment de cinéma mais il y a ces petits détails en plus qui apportent beaucoup. Tout d’abord, dans les films noirs il y a souvent une voix-off qui place le contexte ou faire ressurgir des éléments. Ici elle est remplacé par un cow-boy qui nous place le personnage central du film et nous révèle ce qu’il est vraiment. Ensuite il y a cette réalisation ultra-travaillée avec les multiples mouvements habiles de caméra et des suggestions intelligentes offertes par certains plans. Mais au final, le Dude c’est qui ? Un symbole de ces gens que rien n’effleurent et qui ne s’intéressent à rien à part leur propre personne? Ceci semble dur à dire mais pourtant la scène de l’orteil est révélatrice de l’apathie du Dude qui n’est jamais surpris par ce qui arrive ou ne le montre pas. Pour appuyer mon propos il n’y a qu’a voir le décès de Donny touchant et triste mais qui n’affecte pas plus le Dude que si on avait pissé sur son tapis.

Bourré d’humour et d’idées remarquables, The Big Lebowski est plus qu’un film culte, c’est une réponse parfaite à la question suivante :

Pourquoi aimez-vous le cinéma ?