Generation Kill (David Simon, Ed Burns &Evan Wright.)

S’il est un créateur de série qui parvient à allier le travail de journaliste et humanisme irradiant c’est bien David Simon. Auteur de la meilleure série télévisée jamais faite The Wire, il nous propose ici une plongée dans l’armée américaine et l’invasion de l’Irak. Evénement déjà abordé à de multiples reprises, ici le placement est d’un singulier qui n’a d’égal que sa pertinence. En effet, nous sommes plongés dans la vie d’une escouade qui se dirige vers Bagdad. Il ne s’agit aucunement de faire une démonstration technique avec des bombardements, des scènes de guérilla urbaines ou autre mais c’est l’homme qui nous intéresse : son rapport à la guerre, les facettes des militaires et surtout une analyse d’une invasion en forme d’improvisation constante.

C’est au travers du reportage du journaliste Evan Wright qui vécut au sein d’un bataillon de marine qu’est née la série. Incarné dans le show par un acteur marquant Lee Tergesen (Tobias Beecher du bijou Oz), il est ici notre point d’entrée dans ce conflit. On découvre ainsi une galerie de personnage désarçonnante de variété et d’extrémisme. On trouve pele-mele : un raciste, un chef idiot, un chef respecté, un comique de service et une pelleté de gens perdus. Parmi les personnages les plus attachants on trouve l’excellent Alexander Skarsgaard et l’hilarant James Ransone qui forment un excellent duo. De cette galerie va naitre une série aux aspérités complexes et savamment mise en scène.

Filmé à hauteur d’homme, la guerre nous apparait comme une entreprise hasardeuse. Les missions ne semblent jamais tenir compte du facteur humain. Les soldats se comportent parfois comme des terroristes en commettant des frappes sur des villages civils sans se poser de questions et en se gargarisant de meurtres. Les massacres « gratuits » sont monnaie commune et constituent pour certains idiots une victoire. Mais contre qui ? Car le problème pointé ici est celui de l’ennemi qui ici n’est pas clairement identifié. La libération de la dictature a laissé place à un peuple désemparé et vivant dans la misère. Les soldats deviennent alors une force humanitaire. C’est en substance ce que nous dit la série. Les armes sont ici dérisoires et ne devraient servir qu’a dissuader les pillages, viols et autres vices subies par des populations sans défense. Mais les ordres ne vont pas dans ce sens et font des soldats des cibles. C’est ce que le bataillon découvre avec amertume. Eux qui voulaient aider ces gens deviennent complices d’un conflit duquel ils savent qu’ils ne sortiront pas avant un moment. La pertinence de la série tient dans cette faculté de pointer les failles de cette invasion américaines en montrant les erreurs commises et les crimes provoqués.

L’attachement naissant avec ce bataillon est impressionnant car al série ne contient que 7 épisodes. On se prend à être touché par ses hommes aux failles naissantes et aux blessures béantes. La plus belle trouvaille est cette multitude de passage où les soldats chantent (extrait : Tainted Love —> https://www.youtube.com/watch?v=XRajfty4OuU) . On se prend à rire au milieu de ce cauchemar ensablé qu’est l’Irak. Les multiples conversations servent de révélateur des tensions entre soldats mais aussi des personnalités variés qui constituent l’armée américaine. Se confrontent alors les idiots et ceux qui comprennent vraiment ce qui se passe. Ce contraste humain est un miroir sociétal implacable et saisissant à quoi la dernière scène donne une forme d’universalité bienvenue.

Nouveau tour de force de David Simon, Generation Kill pose les bonnes questions et mets en lumière un conflit dont les victimes sont dans les deux camps.

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Sons of Anarchy (Kurt Sutter)

Riding Through This World…All alone

If someone takes your soul…you’re on your own

Tels sont les mots qui lancent le générique de SOA créée par Kurt Sutter qui s’est immergé dans la vie d’un véritable club de motards pour s’imprégner de l’ambiance et offrir un réalisme maximal. De ce point de vue là, la série est vraiment très interessante car elle donne par petites doses ce qui fait l’identité des Sons of Anarchy que l’on suit durant 7 saisons. On découvre ainsi que le club est divisé en plusieurs groupes appelés Chapitres et organisés par régions. Chaque chapitre à uns structure hiérarchique claire : un président, un vice président, un sergent en charge de la sécurité et des exécutions, un secrétaire en charge des finances et des membres aspirants entre autres. On découvre les règles qui régissent l’univers de ce gang qui, sous une façade de garage, cache un énorme traffic d’armes aux ramifications complexes. L’organisation se traduit dans les sorties à moto, aux guidons de Harleys, car qui ne peux conduire sa moto n’est plus un membre. Ainsi dans le cortège, de la tête à la queue, on retrouve la président, son vice-président et ainsi de suite. Le monde des bikers est un monde ordonné où chaque chose, chacun a un place et un rôle à tenir. Les décisions inhérentes à la vie et aux affaires du club se regèlent au tour de la table présider par le président du chapitre où l’on vote les choses à main levée. Complexe microcosme « démocratique », le club est un lieu animé que l’on ne quitte qu’avec difficulté tant la série se dote d’un charme fou.

La série a d’ailleurs beaucoup de similitudes avec les Sopranos où la double vie de son héros allie Mafia et vie de famille. Jax Teller incarné par Charlie Hunnam est en proie à un doute sur sa vie et son devenir d’homme qui va mener le club à des évolutions radicales au cours de la série. Entre Tony Soprano et Jax, il n’y a qu’une fine limite de crise identitaire. (Evidemment la comparaison entre les deux show s’arrêtera là car la qualité affiché par Les Sopranos semble difficilement égalable) Les tourments de son héros naissent de la découverte d’un carnet laissé par son père ancien président du club dans lequel il évoque ses doutes sur ce club qui semble s’être perdu en route assoiffé par l’appât du gain et une tornade de violence impossible à enrayer. A ce titre, la série impose une violence qui ne cessera jamais de croitre au point d’en devenir parfois artificielle alors qu’elle était dans les premiers temps une nécessité de nous rappeler que les hommes à l’écran ne sont pas des enfants de coeurs. On retrouve dans ce show une galerie dingue de personnages d’ailleurs. A commencer par les membres récurrents : Chibbs, Juice, Tig, Happy, Clay, Opie et bien d’autres. La série n’est pas non plus avare en Guest de choix : Danny Trejo, Rockmond Dumbar, Kurt Sutter ou encore l’hallucinante prestation de Walton Goggins et celle de Ray McKinnon qui marquera la saison 4. Du beau monde et des personnages savamment écrits et offrant des arcs narratifs souvent intéressants. A ce titre la lutte entre Maggie Siff et Katey Sagal offrira de belles scènes intenses de haine.

L’habillage générale de la série ne fera jamais aucune fausse note grâce notamment à une bande-son exemplaire. Qu’il s’agisse de reprises dantesques : House of The Rising Sun, All along the Watchtower, Gimme Shelter ou de morceaux originaux : This Life, Comme Join The Murder ou encore The Whistler (on saluera les multiples chansons de l’immense The White Buffalo, artiste unique et remarquable), la série sait jouer de la musique pour conclure des arcs narratifs et marquer certains épisodes dans le coeur du spectateurs. Un coeur que la série a gros tant elle parvient à nous immerger avec ces mauvais garçons et à nous faire oublier ce qu’ils sont. On pardonne les pires actes et on s’attache à eux en dépit de leurs mauvaises décisions. Qui n’a pas changer d’avis sur Tig ? Qui n’a pas été ému par Juice, Opie ou Jax ? Faire de ces gens des humains est un tour de force assurément que la série ne ratera jamais mais dans ses moments de faiblesses. Car que l’on ne s’y trompe pas, la série s’est perdu au sortir de l’excellente saison 4. Les premières saisons lancent un élan dingue et jouissif tant on est passioné par les aventures en cours et les trames lancées de ci de là. Mais arrivé à l’arc attendu à la saison 4, on se retrouve dans des trames artificielles qui scelleront l’avenir de la série dans les saisons 5 et 6 pour conclure sur une saison 7 confuse et peu passionnante. En dépit d’un final hautement poétique et plutôt original, la série donne des regrets devant son étirement inutile.

Qu’importe ses errements, Sons of Anrachy marque le spectateur avec son monde impitoyable où la violence n’a d’égale que l’attachement que l’on porte à ces motards gangsters.

Big Little Lies (HBO)

Le fermeture des mentalités et l’omniprésence du sexisme (salaire, misogynie ambiante perpétuée par l’objet télévisuel) laissent à penser qu’un changement radical et salutaire ne pourra se faire que dans un élan de violence salvateur. Faire évoluer les mentalités est une chose ardue car se jouer de l’opinion et faire douter de l’important de certaines luttes est un art que maitrise les gens qui nous gouvernent. En faisant le choix d’une série résolument féministe, Reese Witherspoon et Nicole Kidman montrent qu’une lutte ne se résout pas nécessairement dans le sang mais dans une volonté profonde de mettre en lumière les malheurs et se donner une chance de pouvoir changer les choses.

Imposant un casting remarquable et une direction artistique au top (Jean-Marc Vallée à la réalisation), Big Little Lies a de faux airs de desperate housewives à ceci prêt que la série ambitionne de traiter des violences conjugales et des traumas qui en résultent. Sur ces points la série déstabilisera et donnera envie de décrocher car la trame est orchestrée de manière originale. En effet, la jeune Jane débarque à Monterey (coin ultra-huppé en California) avec son fils Ziggy et tente de s’intégrer dans un milieu à l’atmosphère pesante. Les amitiés se font et défont entre femmes de ouvoir. Qu’elles soient PDG ou avocate, elles occupent une place centrale dans la ville à tel point qu’elles semblent la gouverner. Cette atmosphère donne lieu à une véritable guerre quand Ziggy est accusé d’avoir étranglé une de ces camarades (la fille d’une Laura Dern éblouissante). Naissent alors des tensions qu’un montage astucieux va faire culminer vers des sommets de tensions.

La série nous offre non pas une mais quatre femmes dont on va découvrir les fragilités et forces grâce au miroir qu’est le quotidien. Il y a tout d’abord le personnage central de la série (bien que mise en retrait au début) Céleste incarné par la stellaire Nicole Kidman qui offre à son personnage l’alliage voulu de fragilité et de mystère. Battue par son mari, elle se renferme dans le mensonge (envers elle-même et les autres) et finie par se voiler la face. Evidemment, Jane tiens une place importante et Shailene Woodlay est intéressante dans ce rôle car elle offre une palette large d’émotions conférant une juste appréciable à son personnage. Déjà éblouissante par le passé, Reese Witherspoon est ici au sommet de son art avec un personnage agaçant en apparence mais qui se révèle d’une profondeur insoupçonnée et touchante. Enfin, Laura Dern offre du répondant avec un personnage abominable et d’un narcissisme pathétique. Ajoutons à cela une réserve non négligeable de personnages secondaires pour obtenir un nombre trop important de protagoniste pour un show si court.

Outre sa palette riche en personnages, la série tiens sa force dans sa construction où le travail du réalisateur, du directeur de la photographie et des gens au son est tout bonnement dantesque. Construit sous forme de témoignages, la série débute par des interrogatoires des habitants qui tentent de faire la lumière sur un meurtre dont on ne sait rien et qui ne se révélera qu’à la toute fin. A ce titre, il est important de rappeler qu’un tel MacGuffin aurait ravi un certain Hitch car il n’est pas un prétexte pour tenir en haleine le spectateur (si tel est le cas alors on passe, à mon sens, complètement à coté du propos de la série) mais bel et bien un révélateur (j’y reviendrai plus tard). Commençons alors par la photographie qui magnifie la déjà sublime Monterey avec un éclatement de couleurs propice à une immersion dans cet univers. Mais le véritable éclat est dans la façon de jouer avec cet habillage pour offrir des moments particulièrement poétique (la course de Jane dans le vide est un appel à franchir un pas plus qu’une envie d’en finir). Sans le son, tout cela volerait en éclat car le rapport à ce dernier est ici sidérant de justesse notamment dans les deux derniers épisodes tant la série parvient à imprégner son propos dans l’esprit sans sombrer dans des palabres absconses. Limage la plus marquante reste celle de la révélation finale. Jouant sur le hors-champs, le son se fait l’écho de ce que l’on doit retenir et non pas de ce que l’on voit. Plus précisément et sans gâcher la surprise, l’image laisse place rapidement au visage de la personne morte mais si on prête l’oreille on entend un son qui marque la continuité et qui clame ainsi que cette mort n’est pas la fin mais le début d’une nouvelle donne. Terminons par la réalisation de Jean-Marc Vallée qui offre un travail remarquable dans son approche des personnages. Cadrages et plans serrés sont ses armes de choix pour marquer la faiblesse ou la force de ces femmes.

Quant au propos, il est mis en lumière de manière intéressante. Les violences subites par Jane et Céleste trouvent un écho naturel car elle se rejoignent dans le mutisme dont elles font preuve. Victimes elles se refusent à se considérer en tant que telles. Ce final éprouvant sonne pourtant comme l’espoir qu’elles cherchaient l’une et l’autre séparément car en plus d’avoir un ennemi commun, elles se trouvent avoir un penchant naturel pour se considérer comme fautive. L’élan final où ces femmes se retrouvent unis sous la même bannière sonne comme un message porteur d’espoir et de symbolisme. Mères de familles, elles sont avant-tout les mères de cette ville car elles règnent sans partage mais avec sagacité et le brin de folie nécessaire. Si féminisme est un mot détourné parfois, il trouve sa signification première et sa volonté première : rétablir l’équilibre que l’on doit aux femmes. A ce titre, espérons que personne ne voit dans le final un plaidoyer pour la violence car si tel était le cas la série se serait conclut sur le visage de la personne morte. Ici, et de manière particulièrement astucieuse, la série va au-delà de cela pour offrir l’espoir auquel les victimes ont droit.

Evidemment, la série est loin d’être parfaite. Tout d’abord, le tout est trop court pour prétendre à une forme quelconque de complétude car certains personnages auraient mérité un traitement plus en profondeur (les enfants, les maris). Ensuite, la bascule opérée à mi-saison, bien que salvatrice, résonne comme expéditive car elle enclenche rapidement vers le final.

Bien que souffrant de baisses de régimes lourdes et d’un format inadapté, Big Little Lies a un mérite celui de mettre le féminisme en lumière de manière brillante et d’offrir un show de qualité.

Westworld (HBO)

Je sais que tu le sais. Ce sang qui coule dans mes veines n’est qu’une réplique de celui qui coule dans les tiennes. Vestige d’un temps où l’on cherchait simplement un réalisme d’apparats et d’apparences. Pourtant fut un temps où tu le cherchais, ce lieu qui changerait tout pour toi, pour moi et pour nous tous. Aujourd’hui que tout est mis en place, tu es plus que jamais à la tienne et moi je cherche encore la mienne.

Tel un monstre sacré, HBO a avancé deux énormes pions cette année avec l’excellente The Night Of et le monument Westworld. Série reprenant l’idée du film Mondwest mais dépassant le cadre limité de ce dernier pour offrir, sans nul doute, l’événement télévisuel marquant de cette année 2016. Westworld aligne les qualités comme les hommes politiques alignent les promesses de campagnes stupides, c’est dire la qualité de cette série.

Westworld est une compagnie offrant un parc dans lequel est recrée l’univers du far west où des hôtes (des robots à l’apparence humaine) permettent de vivre une vie sans barrière morale, sans barrière sociale. L’entrée dans Westworld est donc une sortie d’un quotidien insipide et pour certains un moyen de vivre une vie selon ses envies. Jurer, voler, violer ou même tuer est possible et c’est ce que l’homme vient chercher, une libération de ses codes moraux. Sur ce premier point, Westworld fonctionne à merveille car cette volonté de se libérer pour les hommes entrant dans l’univers constitue un point banal en apparence mais qui se révèle être au final du show un point central dans la toile de propos abordés. Cette notion revoit une notion déjà traité par de nombreuses oeuvres : la notion d’homme de violence (la nature profonde et primaire de l‘homme qui en fait une engeance de violence). Que l’on ne s’y trompe pas, l’univers de Westworld est vaste (et pas seulement en terme de superficie) mais aussi et surtout de part les strates offertes par les diverses trames imbriquées avec ingéniosité.

Il y a pour commencer l’élément le plus percutant de la série : les hôtes. Sidérant de réalisme, les robots du parc sont incarnés avec une perfection de tous les instants qui nous plonge avec violence dans l’univers du far west. Qu’il s’agisse de Maeve, Dolores ou Teddy, chacun des acteurs culmine à des sommets d’interprétation avec une quantité importante d’émotions se télescopant dans les scènes de rapports (on notera d’ailleurs la volonté du créateur de rappeler que les hôtes ne sont pas humain en les montrant constamment dénudés tels des machines en réparation) où ils alternent les émotions avec un réalisme épatant. On notera aussi l’importance du casting qui, de mémoire, est tout bonnement le plus démentiel que j’ai pu voir dans une série : Anthony Hopkins (troublant), Sidse Babett Knudsen (d’une élégance folle), Jeffrey Wright (épatant comme d’habitude) et l’immense Ed Harris à qui il suffit de quelques secondes pour donner le tempo de la série dans le première épisode. L’évolution de ses protagonistes est d’ailleurs remarquable car elle s’inscrit dans une trame orchestrée de main de maitre par le talentueux Jonathan Nolan.

Les thèmes de Westworld sont nombreux. De l’évolution de l’intelligence artificiel à un questionnement sur la définition de l’humanité en passant par le sens de la vie, la série touche à tout et évoque beaucoup de chose grâce à une réalisation inspirée. Qu’il s’agisse de la gestion de la symbolique (Bernard et les escaliers pour symboliser le retour en arrière mais pas seulement.., les plans sur Maeve et Dolores allongé dans leurs lits pour marquer la répétition et la monotonie dans la vie d’un hôte en passant par les prises de vues aériennes) ou encore d’effets de styles servant le propos comme ces découpages méticuleux lors des révélations finales dans les épisodes 9 et 10. Dans sa globalité, la série affiche une volonté certaine d’offrir un show soignée et sur le plan technique c’est totalement réussi. On notera aussi l’excellent travail au son avec ce générique épuré qui évoque la construction des hôtes tout comme ces multiples reprises au piano de classique de morceaux phares des années 90 (sorte de marque de fabrique de la série).

Pour en revenir aux thèmes de la série, ils sont évidemment marquant pour certains et pour d’autre un peu plus caché. Le premier étant celui qui nous saute à la figure une fois la série terminée. Et si Westworld était un test de Turing grandeur nature où nous serions les cobayes? Pour être plus précis, rappelons que le test de Turing permet de déterminer la faculté d’un machine a avoir un comportement humain. Ce procédé est appliqué à l’ensemble de la série car arrivé au dernier épisode, nous sommes encore plus confus quant à la compréhension de ce monde et des agissements des protagonistes. C’est d’ailleurs un des points qui rapproche l’oeuvre de Blade Runner avec, entre autres, le fameux questionnement sur la nature du personnage de Deckard. On ajoutera les agissements des dirigeants qui sont constamment contrebalancés par des rebondissements imprévisibles et intelligents. Le transhumanisme est traité avec beaucoup de soin en évoquant les aspects connexes de manière efficace : de la folie des grandeurs des créateurs du parc en passant par l’évolution de Maeve, on perçoit les rouages d’une mécanique fine qui culmine vers les sommets avec cet épisode final fait d’incertitudes et de renversements moraux troublants. Derrière les hôtes se cachent en réalité notre perte de repère. Que l’on ne s’y trompe pas nous sommes à l’image des hôtes en perpétuel quête d’un sens à notre vie, d’une raison d’avancer, de nous lever chaque matin et cette lutte est portée par Maeve et Dolores qui tentent par tous les moyens de trouver leur route dans ce labyrinthe…

Si nous ne sommes qu’au sortir de la première saison qui annonce encore de nombreuses saisons (en espérant éviter une chute en qualité), Westworld est une série remarquable en tout point qui témoigne d’une maitrise et d’un savoir faire inhérent aux productions HBO.

The Night Of (HBO)

La vie d’un homme saurait-elle se résumer à quelques mineures erreurs ? Telle semble être celle de Nasir Khan, jeune homme à la sensibilité perceptible et dont les yeux sont une apparente source d’innocence et de gentillesse. Pourtant, Naz (son diminutif) décide un soir d’emprunter le taxi de son père sans sa permission et de se rendre à une fete où la promesse de rencontrer de jolies filles lui a été faite. Quand Andrea débarque dans son taxi avec sa beauté aussi froide qu’envoutante, il se laisse aller et vivre. Dès lors, les péripéties s’enchaînent et à son réveil, Naz n’est plus le même. Il est coupable de meurtre et associé à une multitude de preuves.

The Night Of est un titre qui transpire l’intelligence tant il est révélateur des thèmes que la série aborde de part son ambiguité. En effet, en traduisant on obtient La nuit de. La nuit de quoi ? du meurtre, comme tout le laisse à penser ? La nuit de la machination, comme on pourrait le penser ? Les réponses sont difficiles à obtenir tant les événements sont étranges et brumeux à l’instar du réveil de Naz.

Le premier épisode est à ce titre un tour de force tant il parvient à instaurer un climat de doute perpétuel. Les différentes actions des protagonistes créent les futurs fils conducteur du procès. Mais ils sont aussi les révélateurs d’un climat social fait de xénophobie et de racisme. Pour preuve, le passage où Naz se fait cordialement insulter par deux abrutis notoires ou encore le mépris affiché devant les parents de ce dernier quand ils cherchent à voir leur fils. La photographie est une illustration de la qualité de la série tant il plane dans ce pilote une noirceur graphique quasi fincherienne (on pense inéluctablement à Gone Girl avec cette palette de couleurs bleues et grises). L’introduction du personnage de Stone est un point aussi facile que diablement astucieux. En effet, Naz est (et a été) victime de racisme du fait de sa religion ce qui le place dans la peau d’un homme rejeté et l’on retrouve chez Stone le même sentiment d’abandon à cause de son eczéma particulièrement visible et handicapant. Se rajoute à ces deux êtres le cas Dennis Box (dont la prestation est sans doute l’une des plus grandes pour un second rôle dans un série) qui incarne la froideur policière et qui tente par tous les moyens de boucler l’affaire le plus vite possible. Ce petit monde s’installe dans un échiquier où une mécanique aussi fine que sournoise va se mettre en place.

Le diable vit dans le détail

A son entrée au poste, Naz est le tueur pour toutes les personnes présentes car il possède l’arme du crime dans sa poche. Pourtant si l’on se réfère au fondement de toute action en justice : un homme est présumé innocent tant qu’il n’est pas CLAIREMENT prouvé qu’il est coupable. C’est sur ce point que jouent les prémices de la série en montrant comment les droits les plus primaires sont bafoués. On aborde aussi le droit constitutionnel à avoir un avocat pour assurer sa défense et sur ce point la série frappe juste. En effet, ce droit est aussi théorique qu’hypothétique pour le commun des mortels car obtenir un bon avocat coûte de l’argent et par « coûte » il faut comprendre qu’un bon avocat COÛTE LA PEAU DU CUL. Dans la série sont évoquées les montants forfaitaires (250 euros par heures sachant que l’action en justice dure 3 mois) ou encore des honoraires globaux de plus de 50000 euros. Ainsi, on voit encore une fois qu’au pays de l’oncle Sam les éléments les plus importants pour un homme (sa liberté en l’occurrence) sont des illusions théoriques et une farce démocratique car ils sont monnayés à des tarifs affolants. Ainsi, si l’on se retrouve accusé à tort et sans le sou on risque le pire comme Naz.

L’humanisme et le marasme

Pour en revenir à Naz, on notera que la série évite l’écueil du manichéisme de bas étage en mettant en lumière une affaire aussi sombre que difficile à élucider. On est tout d’abord pris d’affection pour Naz en lequel on voit un homme pris dans un engrenage infernal mais au fil des révélations on découvre une facette plus sombre de l’homme. Pourtant, JAMAIS la série ne se permet de juger l’homme et de nous imposer sa vision tant elle parvient à insuffler un doute raisonnable. Si elle n’est pas là pour nous donner une leçon sur la frontière entre le bien et le mal, The Night of est en revanche une série profondément humaniste.

On pense alors inévitablement à l’homme qui aurait du être John Stone, le regretté James Gandolfini qui incarne dans les Soprano un homme semblable sur de nombreux points à cet avocat marginal. John Turturro offre une prestation à la frontière du tragique et du comique. On pourrait le comparer à de nombreux personnages de séries télés de part son coté je-sais-tout et ses répliques drôles à souhaits. Pourtant, Stone est le symbole de The Night Of car il incarne le rempart à l’arbitraire qui semble avoir pris en charge l’affaire Khan et il témoigne d’une évolution constante dans la série. D’ailleurs, il est à noter que son eczéma et l’évolution de l’affaire vont de paire et symbolisent ains l’évolution de l’espoir de sauver Naz d’un avenir cauchemardesque. A ce titre, le plaidoyer final est une merveille d’écriture qui révèle le caractère à fleur de peau de Stone (on comprend ainsi le choix d’un Gandolfini pour ce rôle) et qui surtout rappel ce qui a été oublié durant le procès : le droit à la justice pour tous. Ce final humaniste et parfaitement cadencé sonne comme le point d’orgue d’une oeuvre maitrisée.

Pourtant, il reste beaucoup de point en suspens et d’éléments ratés dans le show. Tout d’abord, certaines longueurs dans quelques épisodes entachent le rythme narratif. On trouve aussi des travers bien pensant qui sonnent faux sans nuire toutefois à la série. Enfin, le final laisse planer un doute bien trop évident par moment et laisse la porte ouverte à une (DISPENSABLE) suite à la série.

Il faudrait encore parler du séjour de Naz à la prison de RIckers où il mute peu à peu en criminel. La survie dans ce milieu n’est pas sans rappeler le monument Oz avec ses banals trafiques et meurtres. On plonge dans cet univers violent avec Naz ce qui permet de mettre en lumière l’aspect contre-productif de la peine de prison qui semble plus encourager la criminalité que la faire disparaitre. Sur ce point la série joue un peu trop la carte de la facilité en optant pour un point de vue parfois trop candide mais elle offre en contrepartie une facette plus nuancé à son héros. Notons l’évolution capillaire de Naz qui le transforme en monstre globuleux alors qu’il partait avec un visage de victime.

A l’instar de Show me a Hero, HBO frappe fort et juste en mettant en lumière un système au fonctionnement balbutiant. Mettant en avant, les inégalités devant les justices (issues elles-mêmes des inégalités sociales), la série porte un regard glaçant sur la société en offrant toutefois une point d’espoir symbolisé par un grandiose John Turturro. The Night Of n’est ni plus ni moins qu’un show exemplaire qui, en dépit de menus défauts, offre réflexion et intensité narrative pour se hisser dans le cercle restreint des grandes séries de notre temps.

Show me a hero (HBO)

Déjà connu pour ses célèbres séries **The Wire** et **Treme**, David Simon est un scénariste engagé qui a pour thèmes de prédilection l’intégration, les tensions raciales et un enclin . Avec **Show me a Hero**, il s’attaque à une affaire qui secoua l’état de New York et plus précisément la ville de Yonkers en 1987.

Contraint de construire des logements sociaux dans le cadre d’une lutte contre la ségrégation présente dans la ville, la mairie doit faire face à la furia de la population (à majorité BLANCHE) qui est contre ce projet arguant d’arguments racistes et déplacés pour la plupart tels que *la drogue va venir dans nos quartiers*. Tout juste élu, le plus jeune maire de l’histoire **Nick Wasicsko**, qu’interprète à merveille **Oscar Isaac** (Inside Llewyn Davis, A Most Violent Year), doit faire face aux critiques et aux attaques de ses **con-citoyens** et celle du juge en charge de l’affaire.

**Un refus du changement qui cache un mal tenace : le racisme**

Au cours des premiers épisodes, l’accent est mis sur les débats concernant la construction des logements. Une vague impressionnante de protestataires est présente lors des débats rendant les échanges quasiment inaudibles à l’exception des opposants au sein de l’équipe de Wasicsko (nombreux). Déjà une première ombre se présente : il n’y a aucun membre de la communauté noire, qui est la plus concernée, pour les représenter : ils sont tout bonnement encore une fois mis à l’écart ce qui est ironique quand on sait que le projet vise à terme une meilleure intégration de cette communauté.

Entre arguments stupides émis par l’opposition et discussions stériles, la mairie se retrouve dos au mur : si les logements ne sont pas construits la ville sera ruinée la faute à une amende qui s’accroit de jour en jour. De plus, les opposants au sein de la mairie se voient menacés d’être emprisonné s’il ne font pas passer la réforme.

Passionnant et magnifiquement mise en scène, le vote de la reforme est palpitant de bout en bout avec un sommet dans l’épisode trois.

**David Simon : auteur sensible et engagé**

Outre une reconstitution fidèle de l’affaire, David Simon n’oublie pas (contrairement à une partie de la population de Yonkers) de mettre en lumière la population concernée par la reforme. Au travers de quatre portraits, ils distillent la vie difficile de personnes parfois à l’écart de la société sans motifs valables, entre une femme qui commence à perdre la vue mais qui parvient à mener une vie quasiment normale grâce à des enfants dévoués et aimants, une autre plus jeune qui doit mener de front un travail difficile et ses enfants, en passant par une opposante farouche à la reforme qui va se trouver changer par son combat.

L’un des enjeux de la série est de mettre en lumière une menace qui se cache pour mieux avancer : le racisme. C’est au moyen d’arguments stupides tels que la « perte de ce qu’on a construit pendant des années », « ils vont ramener la drogue dans nos beaux quartiers » que ce mal se dissimule bien trop souvent mais que la série énonce haut et fort notamment dans les épisodes 4, 5 et 6.

Assurément la balance entre les discussions pour la réforme, la vie de ces personnes et la mise en avant du racisme sonnent fort grâce à la réalisation efficace de Paul Haggis (**Collision**) et au scénario que ne sombre jamais dans le convenu.

*Montrez moi un héros et je vous écrirais une tragedie*

Clairement cette citation de Francis Scott Fitzgerald fait allusion au combat de Wasicsko, le plus jeune maire de l’histoire des Etats-Unis. Ancien policier reconverti en homme politique, il mène ce combat seul car ses propres collaborateurs pour la plupart des lâches ou des racistes affirmés le délaissent en savourant son échec. Mais peu à peu il se découvre des ressources et un courage pour faire ce qui est juste. La question qui se pose avec ce personnage est sur le fondement de ses motivations car il semble que le jeune Maire soit plus intéressé par sa carrière que part le combat au combien important que représente l’intégration. Il restera dans l’histoire que Wasicsko est un héros çar il a su s’ériger en défenseur d’une cause qui semblait perdue.

Série remarquable, **Show a Hero** catalyse un mal affreux qui ronge encore grandement les Etats-Unis et qui ne semble pas prêt de s’arranger comme le dit David Simon :

>L’integration prend une putain d’éternité.

David Simon, le soleil de Baltimore

The Wire (David Simon)

Ancien journaliste du Baltimore SunDavid Simon produit deux livres sur les crimes commis dans sa ville durant ses investigations. Homme engagé et doté d’une vision juste, bien que trop pessimiste selon certains network américains, il propose la série The Wire inspiré de son roman Baltimore. L’objectif initial est de dépasser le modele de la série policière standard (précision : aucune connotation péjorative dans ce propos, j’entends par là qu’il ne veut pas se concentrer sur l’action et les fusillades ou même sur une enquête ) en proposant au spectateur une oeuvre à la frontière du documentaire et de la fiction.

Construite en cinq saisons, The Wire n’est en aucun cas une série qui repose sur des écoutes téléphonique bien que celles-ci soient un moyen de mener l’enquête à son terme. The Wire est une oeuvre complexe dont le but est de mettre en lumière une ville, ses habitants, son fonctionnement et ses institutions. Ainsi le découpage en saison obéit à l’idée de traiter de cinq thèmes :

1- La police et la lutte contre les dealers.
2- Le port de la ville, plateforme tournante de l’économie de la ville et lieu de luttes syndicales féroces.
3 – La police et son fonctionnement avec en toile de fond l’évolution politique de la ville au travers de luttes de pouvoir.
4 – L’école, l’abandon sociale et les élections à la mairie.
5 – La presse et ses mutations dues à l’arrivée d’internet.

Cette volonté de traiter tout les thèmes énoncés est renforcée par l’envie de coller à la réalité. En proposant la traque du gang Barksdale dans la première saison, la série démarre par une approche brutale de la ville où l’on découvre la lutte anti-drogue des deux cotés. Le gang et son fonctionnement sont précisément mis en avant et au travers de l’enquête de la bande à McNulty, composée pour l’essentiel de policiers mis au rebut, nous découvrons en parallèle la vie dans les tours. Une vie morose où la drogue régie la vie des habitants les plus pauvres. Pour autant, pas de manichéisme, les faits sont livrés et c’est au spectateur de se faire son opinion.

La seconde saison est une surprise car on s’éloigne des tours pour découvrir la vie du port de Baltimore. Avec le personnage de Frank Sobotka, la lutte syndicale et le traffic de drogue s’unifient pour offrir à la série une continuité logique tout en dévoilant un pan de la ville laisser à l’abandon.

La troisième saison retourne au coeur de la vie de la police de Baltimore en proposant une plongée dans la vie d’un poste de police. Le major Colvin et sa brigade luttent de leur mieux pour offrir aux citoyens la tranquillité qu’ils sont en droit d’avoir. Tour de force dantesque, l’episode 3 va jusqu’à définir le travail d’un policier avec un discours tout bonnement grandiose qui posera les bases du projet Hamsterdam.

La saison quatre se tourne vers les écoles et plus généralement le sort réservé aux enfants défavorisés. Avec en toile de fond, l’ascension d’un maire aux idéaux qui laissent présager d’une aube nouvelle. Cette saison se focalise sur la vie d’un groupe d’enfants confronté aux ravages perpétrés par les luttes des saisons précédentes.

La cinquième saison, plus courte avec seulement 10 épisodes, offre une vision de l’évolution du journalisme à Baltimore tout en balayant les promesses du nouveau maire au rang de mensonge. Détruite, la police n’est plus qu’une façade qui ne peut plus remplir sa fonction.

Au coeur de chacune des saisons, les thématiques sont nombreuses et le descriptif sommaire ci-dessus n’est qu’un aperçu. The Wire offre une vision sans concession de la vie, d’un système agonisant dans lequel peut importe ce que vous faites, le bien que vous faites : le mal vous rattrape toujours. L’image de sauveur que porte le Maire Carcetti en est une illustration parfaite, lui qui arrive le coeur porté par une lutte profonde d’humanisme se heurte à la dureté de la vie politique. Une vie faite de coups bas, de mensonges, de trahisons et de pots de vin mais en aucun cas cette vie ne se focalise sur son but premier : améliorer la vie dans la ville et tenir ses promesses. Il y a aussi cette guerre des chiffres au sein de la police, mise en avant dès la saison 3, qui contraint les policiers à se saborder en effectuant des arrestations mineures et sans intérêt au lieu de mener des enquêtes de grandes ampleurs. L’abandon scolaire et social dont la saison 4 se veut le révélateur est aussi navrant que réaliste. Faire passer des élèves dans des classes supérieurs alors qu’ils n’ont pas les capacités élémentaires requises, trafiquer des tests scolaires pour faire bonne figure et donner l’impression que le système fait son travail. La gangrène s’installe dans Baltimore et il ne semble pas y avoir de changement à venir car personne ne peut agir.

The Wire offre aussi un panel de personnages ahurissant. Que ce soit Bubs dont l’évolution au cours des saisons est un fil rouge qui contraste avec la pente descendante dans laquelle glisse la série, ou encore Jimmy McNulty qui se donne corps et âme à son travail au point d’en négliger tout le reste. En passant par Bunk, B, Avon, Bunny, Snoop, Lester, Kima, Herc, Carv, Omar et beaucoup d’autres qui apportent à la série des émotions diverses et variées puis vous attachent, paradoxalement, à ce monde sombre et morose. Bien que d’un réalisme totale, la série n’oublie pas pour autant le coté émotionnel en offrant des passages poignants comme le discours de Bubs dans la saison 4, qui s’il est mis en lien avec l’évolution du personnage, ne manquera pas d’emouvoir. Il y a aussi la relation des père et fils Sobodtka qui apporte à la saison 2 une dimension drame familiale que l’on retrouve aussi chez les Barksdale. Les passages percutants sont aussi légion à l’instar du discours de Colvin lorsqu’il définit le travail d’un policier, le discours de Carcetti face aux mensonges éhontés du Major Rawls et du commissaire Burrell ou encore la démonstration d’Omar lors de son témoignage.

L’éloquence est sans nul doute la force principale dans l’écriture de David Simon tant elle laisse entrevoir l’humanisme qui émane de cet homme.

Qu’on se le dise : The Wire n’est pas une série, c’est un miroir sociétal, sans aucun égal, une oeuvre d’art portée par un génie en la personne de David Simon.