Dans l’importante collection des films estampillés Coen, trois films se dégagent à mes yeux. Le premier est The Big Lebowski pour les raisons évoquées dans ma critique. Le second est Barton Fink pour son écriture radicale. Le dernier qui est sans doute l’un des moins évoquée quand on parle des deux frères est Miller’s Crossing tant il parvient à surprendre de part son approche singulière du film de gangster.

Durant la prohibition, la mafia irlandaise règne sur une ville américaine par le biais du puissant Leo (Albert Finney) aidé de son bras droit (et protagoniste central du film) Tom (Gabriel Byrne). Un différent entre un gangster italien Johnny Caspar et un certain Bernie (John Turturro) crée une rupture dans l’hégémonie de Tom, enclenchant une guerre.

L’introduction du film donne déjà matière à réflexion car elle offre un point de vue singulier. Elle commence par l’échange entre Johnny et Leo qui amènera une guerre des gangs. Ensuite, il y a cette forêt que l’on parcours comme si nous étions allongé dos contre terre, offrant un angle de vue se voulant sans doute être celui d’un cadavre. Et enfin, il y a ce chapeau posé à même le sol donc on ne sait pas qu’il va être d’une importance capital pour la suite. On pourrait penser que ces éléments, présentés de la sorte, annonce la volonté du film de dépasser le cadre dans lequel on l’inscrirait de prime abord.

Il faut, en effet, voir dans ce Miller’s Crossing bien plus qu’un film de gangster. Bien entendu, les sublimes fusillades (celle se déroulant chez Leo est absolument magnifique d’intensité et de part son dénouement) et situations inhérentes au genre sont de la partie : kidnapping, interrogatoires musclés et trahisons. La fabuleuse galerie de sales trognes offertes apportent au film un humour noir particulièrement savoureux. On pense à l’excellent John Turturro, à l’arrogant Albert FInney ou encore à la courte, mais délicieuse, apparition de Steve Buscemi. Il y a aussi les membres de la famille de Johnny, tous plus caricaturaux les uns que les autres. C’est d’ailleurs cette volonté de se moquer de ses personnages qui permet de montrer que le véritable propos du film se trouve dans la trajectoire de l’homme au chapeau : Tom.

En effet, ce dernier se révèle être très ambiguë dans sa façon d’agir. Tout d’abord, bras droit de Leo, il se détache ensuite de lui pour échafauder un plan démoniaque qui bouclera  pour lui un pan de sa vie. Les motivations de Tom restent assez floues durant l’essentiel du film même si son désaccord avec Leo catalyse deux points essentiels : la perte de confiance entre les deux hommes et l’arrogance grandissante de Leo. Faut-il alors voir dans Miller’s Crossing autre chose qu’un diable qui manipule les gens pour parvenir à ses fins ?

La réponse est clairement oui. Tom est un symbole, celui du malin qui, incapable de se faire violence, se réfugie derrière son intelligence pour survivre dans un monde où les plus armés font la loi. Cette portée symbolique est révélée par cette introduction où le chapeau perdu dans les bois nous fait ensuite voir les choses sous les traits d’un cadavre que l’on déplace. Miller’s Crossing est alors la croisée des chemins des hommes perdus qui ont besoin qu’on le rappelle où est leur force et pouvoir ainsi la révéler. L’ultime scène du film en est une illustration parfaite car en voyant Tom réajuster son chapeau et lancer un regard au loin, on comprend que son ambition grandit et le mènera sans doute vers la position suprême. Il est d’ailleurs à souligner que rarement dans le film, Tom quittera son chapeau. Le plus marquant étant la scène où il saute par une fenêtre sans chaussure et vêtu légèrement mais en prenant le soin de mettre un chapeau. Plus qu’un accessoire, le chapeau définit l’homme à cette époque. Il est l’équivalent de la mitraillette pour ceux qui n’ont pas le courage de se salir les mains. Miller’s Crossing se révèle alors etre un film sur l’affirmation et le détachement. Leo étant une figure paternel pour Tom de laquelle se dernier se défait en s’affirmant comme un survivant solitaire (il le disait d’ailleurs au début du film en refusant que ses dettes soient épongées par Leo).

Outre cette vision symbolique, le film se distingue par une photographie imposante de par les décalages qu’elles créent. On pense au bureau du maire où la petitesse de Johnny Capsar est accentuée et le rend pathétique. Ou encore, cette scène ultra violente où un danois se fait tuer de manière atroce dans une pièce surdimensionnée où les travelling viennent apportés une dramaturgie intense. La réalisation de son côté invoque la poésie avec ses lents travelling mais aussi les renversements avec les scènes de descente de police où l’éclairage et l’angle de vue sont renversés pour nous signifier que le vent tourne (dans le bon ou le mauvais sens). Souvent subltile mais toujours sublime, la plastique du film rappelle parfois la fournaise cloisonnante de Barton Fink et veut nous prendre au piège au détour des tortueux chemins pris par Tom.

En inssuflant à leur film les codes d’un genre pour mieux s’en détacher par la suite, les frères Coen signe une oeurvre remarquable de beauté et d’intensité. Miller’s Crossing est à mes yeux l’une de leurs plus belles réussites.

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