Le jeune Ahmed (2019)

Ahmed refuse de serrer la main d’une femme et file retrouver son imam. Dans une scène aussi brève que brillante (notamment grâce à cette fuite que la camera embrasse), le mal est déjà à l’oeuvre.

Avec ce film, les frères Dardenne se mettent à hauteur d’enfant pour aborder un thème devenu sujet de société depuis quelques années maintenant. La radicalisation d’Ahmed sera brèvement reliée à la mort d’un homme qu’il admirait mais sera en réalité donnée au spectateur comme un élément faisant partie intégrante du jeune Ahmed. Première force du film, cet embrigadement montre comment le mal s’implante chez une personne et le choix d’un enfant en font un sujet tout aussi passionnant que profondément désagréable à suivre. En effet, on se retrouve à détester ce garçon qui refuse la société et les autres sous couvert d’un livre qui pour lui est le guide de LA vie. Dans la radicalisation d’Ahmed, on trouve l’embrigadement des masses au moyen d’interprétations extrêmes et/ou erronés du Coran. Ces discours sont dans le film mis en avant comme des moteurs du rejet et de la haine car ils conduisent des gens à une peur absurde de voir leur culture disparaitre au profit de celle du pays qu’ils habitent. La meilleure preuve est ce débat sur l’enseignement de l’arabe où la bêtise côtoie la lucidité grâce à une confrontation d’opinions musclée mais révélatrices des diverses pratiques de la même religion.

Avec cette multitude de thèmes, les freres Dardenne tissent un film nerveux où les évènements s’enchaînent parfois trop vite. Ahmed tente de tuer une femme et se retrouve dans un centre où ils côtoient des gens soucieux de son bien être. Un cadre idéal pour se construire et se découvrir en tant qu’homme. Mais l’implantation de la haine en fera une simple étape dans une trajectoire sombre. Le scénario brille par le découpage temporel où les ellipses prennent une place importante et entre en contradiction avec le cadre offert à Ahmed et son attitude. Il y a aussi un lot de scènes mémorables : la première visite de la mère qui nous étouffe grâce à un cadrage fixé sur Ahmed et oubliant complètement cette femme perdue. On notera d’ailleurs que la caméra se focalise sur Ahmed comme pour nous mettre à sa place et faire fit des personnes qu’il blesse ou abandonne petit à petit (la mère qui est traité d’« alcoolique » ou encore cette soeur qu’il appellera « pute »). 

On pourrait reprocher un final manichéen et bien-pensant au film. Cependant, durant tout le film nous sommes pris de dégoût par les actions du jeune Ahmed. C’est d’ailleurs ce mot « Jeune » que l’on oublierait presque et qui nous revient en pleine figure dans le plan final. Le mot « maman » que prononcera le jeune Ahmed refera de lui l’enfant qu’il aurait du être sans cet embrigadement religieux.

Avec le Jeune Ahmed, Les freres Dardenne signe un film fort et audacieux.

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Miller’s Crossing (1990)

Dans l’importante collection des films estampillés Coen, trois films se dégagent à mes yeux. Le premier est The Big Lebowski pour les raisons évoquées dans ma critique. Le second est Barton Fink pour son écriture radicale. Le dernier qui est sans doute l’un des moins évoquée quand on parle des deux frères est Miller’s Crossing tant il parvient à surprendre de part son approche singulière du film de gangster.

Durant la prohibition, la mafia irlandaise règne sur une ville américaine par le biais du puissant Leo (Albert Finney) aidé de son bras droit (et protagoniste central du film) Tom (Gabriel Byrne). Un différent entre un gangster italien Johnny Caspar et un certain Bernie (John Turturro) crée une rupture dans l’hégémonie de Tom, enclenchant une guerre.

L’introduction du film donne déjà matière à réflexion car elle offre un point de vue singulier. Elle commence par l’échange entre Johnny et Leo qui amènera une guerre des gangs. Ensuite, il y a cette forêt que l’on parcours comme si nous étions allongé dos contre terre, offrant un angle de vue se voulant sans doute être celui d’un cadavre. Et enfin, il y a ce chapeau posé à même le sol donc on ne sait pas qu’il va être d’une importance capital pour la suite. On pourrait penser que ces éléments, présentés de la sorte, annonce la volonté du film de dépasser le cadre dans lequel on l’inscrirait de prime abord.

Il faut, en effet, voir dans ce Miller’s Crossing bien plus qu’un film de gangster. Bien entendu, les sublimes fusillades (celle se déroulant chez Leo est absolument magnifique d’intensité et de part son dénouement) et situations inhérentes au genre sont de la partie : kidnapping, interrogatoires musclés et trahisons. La fabuleuse galerie de sales trognes offertes apportent au film un humour noir particulièrement savoureux. On pense à l’excellent John Turturro, à l’arrogant Albert FInney ou encore à la courte, mais délicieuse, apparition de Steve Buscemi. Il y a aussi les membres de la famille de Johnny, tous plus caricaturaux les uns que les autres. C’est d’ailleurs cette volonté de se moquer de ses personnages qui permet de montrer que le véritable propos du film se trouve dans la trajectoire de l’homme au chapeau : Tom.

En effet, ce dernier se révèle être très ambiguë dans sa façon d’agir. Tout d’abord, bras droit de Leo, il se détache ensuite de lui pour échafauder un plan démoniaque qui bouclera  pour lui un pan de sa vie. Les motivations de Tom restent assez floues durant l’essentiel du film même si son désaccord avec Leo catalyse deux points essentiels : la perte de confiance entre les deux hommes et l’arrogance grandissante de Leo. Faut-il alors voir dans Miller’s Crossing autre chose qu’un diable qui manipule les gens pour parvenir à ses fins ?

La réponse est clairement oui. Tom est un symbole, celui du malin qui, incapable de se faire violence, se réfugie derrière son intelligence pour survivre dans un monde où les plus armés font la loi. Cette portée symbolique est révélée par cette introduction où le chapeau perdu dans les bois nous fait ensuite voir les choses sous les traits d’un cadavre que l’on déplace. Miller’s Crossing est alors la croisée des chemins des hommes perdus qui ont besoin qu’on le rappelle où est leur force et pouvoir ainsi la révéler. L’ultime scène du film en est une illustration parfaite car en voyant Tom réajuster son chapeau et lancer un regard au loin, on comprend que son ambition grandit et le mènera sans doute vers la position suprême. Il est d’ailleurs à souligner que rarement dans le film, Tom quittera son chapeau. Le plus marquant étant la scène où il saute par une fenêtre sans chaussure et vêtu légèrement mais en prenant le soin de mettre un chapeau. Plus qu’un accessoire, le chapeau définit l’homme à cette époque. Il est l’équivalent de la mitraillette pour ceux qui n’ont pas le courage de se salir les mains. Miller’s Crossing se révèle alors etre un film sur l’affirmation et le détachement. Leo étant une figure paternel pour Tom de laquelle se dernier se défait en s’affirmant comme un survivant solitaire (il le disait d’ailleurs au début du film en refusant que ses dettes soient épongées par Leo).

Outre cette vision symbolique, le film se distingue par une photographie imposante de par les décalages qu’elles créent. On pense au bureau du maire où la petitesse de Johnny Capsar est accentuée et le rend pathétique. Ou encore, cette scène ultra violente où un danois se fait tuer de manière atroce dans une pièce surdimensionnée où les travelling viennent apportés une dramaturgie intense. La réalisation de son côté invoque la poésie avec ses lents travelling mais aussi les renversements avec les scènes de descente de police où l’éclairage et l’angle de vue sont renversés pour nous signifier que le vent tourne (dans le bon ou le mauvais sens). Souvent subltile mais toujours sublime, la plastique du film rappelle parfois la fournaise cloisonnante de Barton Fink et veut nous prendre au piège au détour des tortueux chemins pris par Tom.

En inssuflant à leur film les codes d’un genre pour mieux s’en détacher par la suite, les frères Coen signe une oeurvre remarquable de beauté et d’intensité. Miller’s Crossing est à mes yeux l’une de leurs plus belles réussites.

Network (1976)

La carrière de Sydney Lumet est de celles qui font l’histoire du cinéma. À la fois riche, variée et visionnaire, elle n’a de cesse de nous surprendre au cours de sa découverte. À cela se rajoute l’excellent livre Faire un film, écrit par Lumet, et qui nous fait redécouvrir ses films (et le cinéma) sous un jour nouveau. Avec Network, il s’attaque aux médias au travers d’un propos qui rappelle Un Après-Midi de Chien.

Howard Beale est un animateur comme il y en a des milliers et, en se faisant licencier, il déclenche à l’antenne une tornade en annonçant son suicide en direct. Ce qui devait être un événement sinistre se transforme en une attraction puis, peu à peu, en une machine à audimat.

Comme à son habitude, Lumet délaisse les effets pour offrir un film à l’aspect documentaire. L’austérité visuelle du film est cependant à pondérer car, comme il le disait lui-même, Lumet préfère fondre ses trouvailles visuelles au coeur de son oeuvre sans qu’elle donne l’aspect d’un artifice dispensable. Le film se découpe ainsi entre la folle destinée de Beale, les tractations des dirigeants (notamment l’excellent Robert Duvall à la rage saisissante) et la destruction de couples aux relations vouées à la rupture. Cette richesse dans les personnages et la trame apportent au film un levier dramatique pertinent car au milieu de ce déchaînement médiatique c’est bien l’homme qui reste au coeur du propos.

En effet, Lumet compose avec ses personnages une trame qui les embarque dans un voyage face à leurs doutes et leurs craintes (la solitude de Faye Dunaway, le désespoir de Beale..). À cela s’ajoute cette frénésie médiatique qui s’empare des habitants par le biais de Beale devenu prédicateur et gourou télévisuel. Cette toute puissance qui lui revient reflète notre société où les médias dictent leur comportement aux gens et hissent les gens aux rangs de célébrités sans raison valable. Cette invitation d’Howard à hurler :

« I am mad as hell, and I’m not gonna take it anymore ».

Suivi par des millions de personnes, il parvient à imposer ses propos comme des mantras qu’une foule avide boit comme si ces paroles étaient la solution à tous leurs problèmes. On notera d’ailleurs la proximité dans le traitement avec Un Après-Midi de Chien, où la population se masse pour écouter les propos du présentateur comme la foule attendait Sonny devant la banque et l’acclamait quand il proclamait « Attica ». L’autre aspect développé est la corruption médiatique des luttes au travers de ce groupe de libération qui se transforme, au cours d’une scène surréaliste et tendue, en une société de production guidée, non plus par la lutte mais par l’argent. Comment alors ne pas être convaincu par les sombres propos lors de la rencontre entre Ned Beatty et Howard Beale :

« the world is a business »

Cette scène concentre toute la technique nécessaire à la rendre mythique. Il y a pour commencer cette éclairage naturel dont les lumières vertes apportent un aspect mystique que l’énorme voix de Beatty habille à la perfection. Il y a enfin le propos qui réduit le monde au commerce faisant fi de toutes considérations humanistes. Si on pourrait critiquer ce propos dans sa globalité, sa pertinence est indéniable et sonne comme une synthèse du film.

Network est un film majeur dans la filmographie de son réalisateur mais aussi pour le cinéma. Trop souvent oublié comme peut l’être Le Prêteur sur Gage ou Point Limite, il n’en demeure pas moins un grand film prémonitoire qui sonne aujourd’hui comme un miroir de notre société.