Only Lovers Left Alive (2014)

C’est un disque qui tourne depuis trop longtemps qui ouvre Only Lovers Left Alive. Un miroir de ses personnages aux allures de rock star que Jarmusch sacralise en l’espace de quelques instants. D’un coté, Eve (Tilda Swinton), la femme éternelle qui se dessine de part son élégance surréaliste. De l’autre, Adam (Tom Hiddlestone), l’homme torturé à la noirceur évanescente. Un duo à distance entre Tanger et Détroit qui entame un périple existentiel en forme d’ode à la vie.

Aux confins du temps tourbillonnent Adam et Eve. C’est ainsi que Jarmusch installe ses personnages dans un univers qui n’est plus le leur. Sur ce vinyle qui tourne, les personnages entament une rotation qui dénote leur nature véritable car l’on découvre rapidement qu’ils sont des vampires (il est d’ailleurs important de noter qu’il tourne dans le sens anti-horaire pour marquer le fait que le temps n’a pas d’emprise physique sur eux). Une incarnation à laquelle il ne confie que les codes de la légende car ses personnages dépassent ce cadre trop souvent réducteur au cinéma pour une devenir une personnification de l’art, l’amour et même de la vie. En effet, Adam est un artiste qui a traversé les âges et révolutionner la musique notamment. Il se refuse à la gloire qui lui est promise et ne vit que pour la création artistique. Il se refuse à toute forme de contre art et sa réticence à utiliser les nouvelles technologies en est une preuve. Perdu dans ce monde où il peine à trouver sa place, il incarne la dépression et la solitude de l’homme moderne. Son abandon de la vie en est la marque la plus pregnante. Eve quant à elle s’accroche et incarne le réalisme et une certaine forme d’espoir que le film va peu à peu briser.

Le film traite aussi de l’abandon. C’est encore une fois la ville de Détroit qui sert d’exemple. Une ville où les industriels sont partis, laissant un désert social dans leur sillon. Forteresse de solitude géante, elle est la terre d’Adam qui y trouve un refuge fait de quiétude et d’un passé source de bonheur. On retrouve d’ailleurs cette abandon dans la dénomination accordées aux non-vampires : les zombies. Des êtres qui errent tels des âmes en peine. Des êtres qui passent leur nuit à essayer de trouver Adam, cet artiste underground qu’ils vénèrent comme un dieu. Mais ce tableau n’est pas aussi noire chez Eve qui trouve chez certains zombies des amis comme Bilal.

Pourquoi opposer ainsi deux villes et deux personnes vivant  la même vie ? Il oppose le néant qu’est devenu Detroit aux ruines de Tanger. Ainsi, il crée une relecture du vampire en proposant une réflexion sur l’abandon de la vie auquel font face les deux héros. Comment se projeter dans la vie quand on pense avoir deja tout vécu ? Comment faire perdurer l’amour quand il dure depuis deja des siècles à nos yeux ? Se pose alors la question de la poursuite d’une vie qui ne nous offre plus rien et sur ce point Jarmusch répond dans son final de manière trouble en évoquant la possibilité de se nourrir de ce qui nous entoure. L’amour des autres doit pourvoir offrir l’espoir auquel se raccrocher quand tout semble au plus mal.

La peinture narrative, aussi fine soit elle, ne saurait suffire à élever le film. L’habillage sonore et visuel qui fait du film une oeuvre magistrale. D’une part, la symbolique qui est au coeur de l’oeuvre de Jarmusch (on pense à Ghost Dog et The Limits of Control). Le circulaire pour le perpétuel et l’élévation par le biais de plan aérien quasi divin confèrent à l’oeuvre un mysticisme bienvenue et presque naturel. D’autre part, la musique composée pour le film témoigne de la noirceur qui ronge les personnages. Chaque ville à sa musique, les sonorités méridionales de Tanger s’entrechoquent avec le rock de Détroit pour marquer un choc des cultures et la rupture entre Adam et Eve. L’opposition entre la vie et la mort trouve elle aussi une résonance dans ses suppliques musicales qui hantent et touchent au plus profond le spectateur.

Noir et terriblement beau, Only Lovers Left Alive celebre l’amour, l’art et la vie de manière grandiose. Chef d’oeuvre qui ne galvaude pas son nom, ce film tire partie de toutes les facettes de l’art cinématographique pour propulser sa réflexion dans les tréfonds de l’âme humaine.

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Paterson (2017)

Esthète, poète et réalisateur de renom. Tels sont les superlatifs qui vont parfaitement à Jim Jarmusch, lui qui a réalisé entre autre Ghost Dog, Dead Man ou encore le film dont nous allons parler. De la routine quotidienne d’un chauffeur de bus poète, Jarmusch extrait une fable où résonnent l’abandon, la création et la poésie inhérente à l’amour le plus sincère qui soit.

Dans la ville de Paterson, le calme et la tranquillité sont le lot quotidien de Paterson (Adam Driver). Réglé telle une horloge, sa vie est rythmé par des habitudes solidement ancrées et révélatrices de sa nature la plus profonde. Embrasser celle qu’il aime (Golshifteh Farahani), conduire son bus et s’adonner à la rédaction de poèmes dans un carnet qu’il conserve à l’abri des regards sont autant de rituels nécessaire à cet homme. De retour chez lui, la création est omniprésente avec sa femme qui peint, cuisine et se lance dans de nouvelles création sans jamais douter d’elle-même ou de l’utilité de ces activités. Un couple aux personnalités opposées mais qui forme un amour qui pourrait définir l’évidence. Un couple unit qui traverse la vie sans l’apparence d’une ombre. Une sortie au cinéma, une conversation anodine ou encore une embrassade suffisent à justifier les vers de Paterson :

 Si jamais tu me quittais je m’arracherais le coeur et ne le remettrais jamais en place

La simplicité de leur amour est à l’image de leur vie et constitue un des symboles du message que véhicule le film.

Malheureusement, la réalité que dépeint Jarmusch est bien plus profonde et subtile qu’il n’y parait. En effet, Paterson est un ancien soldat comme nous le montre un fugace plan sur une photo de lui en tenue militaire. On retrouve ainsi une signification à l’apathie d’apparence de Paterson qui ne manifeste aucune empathie pour son collègue de travail en proie à des problèmes personnels graves. Paterson ne hait pas les gens mais son isolement social semble trouver sa source dans un passé trouble et sa poésie lui offre l’échappatoire parfait pour se préserver. L’abandon que dépeint le film fait écho à celui de la ville de Détroit évoqué dans Only Lovers Left Alive mais trouve ici une résonance d’un optimisme salutaire.

En effet, le choix de la ville de Paterson n’est évidement pas anodin. Ville natale d’écrivains comme William Carlos Williams ou Allen Ginsberg, elle est un lieu quasiment mystique où la création et l’homme sont célébrés. La monotonie que le film semble dresser se trouve effacée par l’avancé du temps. Tout d’abord, les changement de motifs dans la maison de Paterson (passage de cercles vers des vagues) marquent la coloration apportée par l’art dans le quotidien.  Par ailleurs, le statut de créateur auquel se refuse Paterson dans le final est pourtant sa source de bonheur. Il est capable de voir les plus belles facettes des gens, des événements. Toujours d’un soutien total envers les personnes qu’ils croisent comme cette enfant qui lui confie sa poésie ou encore sa femme qui se lance dans la musique. Refusant toute machine dans sa vie. Outre être un moyen de se défaire du superflu, cela lui permet d’entrevoir la beauté des plus simples choses.  Paterson est un humaniste pur.

Visuellement remarquable, Paterson est un film au rythme déstabilisant et qui rebutera assurément. Sa lenteur est proche de celle de l’excellent The Limits Of Control. Moins pédant que dans Only Lovers Left Alive, Jarmusch parvient à insérer de la poésie aux moments où on l’attend le moins. Sa réalisation brille par petites touches à la manière de son héros. Qu’il s’agisse de fondus enchainés où se chevauchent les formes et les ambiances en passant par des plans fixes marquant la répétition, les trouvailles visuelles sont nombreuses et toujours promptes à renforcer le caractère du voyage de Paterson. Jamais avare en moments savoureux, l’écriture brille par sa construction qui contrecarre habilement la monotonie du quotidien par des événements singuliers et un humour noir salutaire.

Poétique, humaniste et terriblement touchant, Paterson est une oeuvre singulière dont la lenteur se fait l’écho d’un hymne à la vie. Jarmusch dépeint au travers du quotidien une façon de vivre salutaire où le bonheur se nourrit des choses les plus simples.