Un carré où régnerait une solidarité, l’entraide. Un carré symbole et reflet d’une société qui, peu à peu, sombre dans l’indifférence. A bien des égards, le propos de ce film pourrait sembler moraliste et d’un prétentieux sans commune mesure et pourtant…

Et pourtant, The Square arbore le masque de la neutralité en choisissant un personnage profondément antipathique comme un héros. Christian dirige un musée d’art comme une entreprise, la passion de l’art semble être secondaire pour lui. Quand un jour, une femme traquée débarque dans la rue, il se retourne et lui tend la main pour la protéger d’un homme à ses trousses. Instant nerveux et marquant pour Christian qui se rend compte d’une forme de déconnexion émotionnelle tant cet événement provoque en lui un tourbillon de tension. De cette événement, va naitre une traque qui chamboulera sa vie et nous révélera sa véritable nature.

Découvrant qu’il s’est fait voler son portefeuille et son téléphone, Christian décide de jouer la carte de la menace. En effet, il glisse des enveloppes avec un mot accusateur afin que le coupable lui rende ses biens. Jamais il ne pensera à aller demander simplement ou à prévenir la police. Non, il part du principe que l’humain est mauvais et incapable de réparer ses erreurs. Son attitude révèle ses failles et dévoile un homme particulièrement mauvais. Son comportement avec les femmes révèle une volonté profonde de cloisonnement émotionnelle. C’est d’ailleurs, d’autant plus percutant quand on apprend par un hasard total l’existence des filles de Christian et qu’on le voit se comporter en être brutal face à ses enfants. Son attitude renvoie le parfait reflet d’indifférence auquel The Square veut s’opposer. L’altruisme et l’empathie sont absentes (ou artificielles) chez Christian qui ne voit que sa personne comme si l’incident du début du film avait révélé sas faiblesses et fait tomber son masque.

Evidemment, The Square ne se limite pas à cela et l’art prend une place plus qu’importante. Se moquant ouvertement de certaines tendances avec un humour ravageur. On pense tout d’abord aux oeuvres : les tas de sables alignés et le message qu’ils évoquent, les chaises en équilibres avec un bruit de fond gênant ou encore le clou du spectacle l’homme-primate. Et ici, on a sans doute le droit à la scène qui fera que ce film est inoubliable. Diner de gala, belles tenues et invités fortunés plantent le décor. Entre alors un « artiste » à l’attitude de primate qui, le temps d’un moment, cause rires et amusement. Mais quand un homme se voit violenter par « l’artiste » et quitte la scène, on ne rit plus. Et surtout, on n’agit pas. L’audience se retrouve alors tête baissée, victimes muettes d’un tyran dont le comportement est excusé grâce à sa carte d’artiste. Une femme se fait agressée devant ce parterre d’autruches qui, en détournant le regard, se fait complice. Elle commence par rire avant de tomber dans une détresse qui se muera en terreur. Violée en publique, elle ne sera secourue que lorsque l’immonde ne pourra plus être caché. Cette scène catalyse le propos de l’oeuvre avec force et sans concession. Les multiples références aux sans abris sont un aspect que le film allie avec intelligence à Christian pour contraster sa bonté d’apparence. En confrontant, l’art et la solidarité le film confronte deux univers pour faire éclater l’écart entre une réalité morose et un idéalisme modélisé par cet art que l’on nous offre en guise de voile.

Ruben Ostlund affiche une réalisation particulièrement saisissante. D’une part, la profondeur qu’il donne ses prises de vues fascine. Il plonge ses protagonistes dans des espaces gigantesques réduisant leur importance ou au contraire les contraints dans des espaces réduits pour souligner un étouffement à l’instar de cette scène de sexe surréaliste. Il y aussi un soin particulier apporté aux éclairages et à la photographie comme la montre la scène  où Christian dépose des messages dans les boites au lettres. Fuyard et péteux, l’éclairage souligne l’absurdité de sa démarche avec une lumière qui s’éteint pour le laisser seul face à son absurdité. La réussite du film tient aussi à ce casting comptant des intervenants américains comme Elizabeth Moss (parfaite en journaliste atypique) ou encore Dominic West en artiste perché. L’osmose offerte entre réflexion societale, satire du monde de l’art et un humour noir piquant (l’homme atteint du syndrome de Tourette, la publicité pour promouvoir The Square ) font de The Square un objet maitrisé et cinglant.

Alliage singulier et étonnamment marquant, The Square est l’une des belles surprises de l’année tant il parvient à dépasser le cadre dans lequel il s’inscrit.

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