The Square (2017)

Un carré où régnerait une solidarité, l’entraide. Un carré symbole et reflet d’une société qui, peu à peu, sombre dans l’indifférence. A bien des égards, le propos de ce film pourrait sembler moraliste et d’un prétentieux sans commune mesure et pourtant…

Et pourtant, The Square arbore le masque de la neutralité en choisissant un personnage profondément antipathique comme un héros. Christian dirige un musée d’art comme une entreprise, la passion de l’art semble être secondaire pour lui. Quand un jour, une femme traquée débarque dans la rue, il se retourne et lui tend la main pour la protéger d’un homme à ses trousses. Instant nerveux et marquant pour Christian qui se rend compte d’une forme de déconnexion émotionnelle tant cet événement provoque en lui un tourbillon de tension. De cette événement, va naitre une traque qui chamboulera sa vie et nous révélera sa véritable nature.

Découvrant qu’il s’est fait voler son portefeuille et son téléphone, Christian décide de jouer la carte de la menace. En effet, il glisse des enveloppes avec un mot accusateur afin que le coupable lui rende ses biens. Jamais il ne pensera à aller demander simplement ou à prévenir la police. Non, il part du principe que l’humain est mauvais et incapable de réparer ses erreurs. Son attitude révèle ses failles et dévoile un homme particulièrement mauvais. Son comportement avec les femmes révèle une volonté profonde de cloisonnement émotionnelle. C’est d’ailleurs, d’autant plus percutant quand on apprend par un hasard total l’existence des filles de Christian et qu’on le voit se comporter en être brutal face à ses enfants. Son attitude renvoie le parfait reflet d’indifférence auquel The Square veut s’opposer. L’altruisme et l’empathie sont absentes (ou artificielles) chez Christian qui ne voit que sa personne comme si l’incident du début du film avait révélé sas faiblesses et fait tomber son masque.

Evidemment, The Square ne se limite pas à cela et l’art prend une place plus qu’importante. Se moquant ouvertement de certaines tendances avec un humour ravageur. On pense tout d’abord aux oeuvres : les tas de sables alignés et le message qu’ils évoquent, les chaises en équilibres avec un bruit de fond gênant ou encore le clou du spectacle l’homme-primate. Et ici, on a sans doute le droit à la scène qui fera que ce film est inoubliable. Diner de gala, belles tenues et invités fortunés plantent le décor. Entre alors un « artiste » à l’attitude de primate qui, le temps d’un moment, cause rires et amusement. Mais quand un homme se voit violenter par « l’artiste » et quitte la scène, on ne rit plus. Et surtout, on n’agit pas. L’audience se retrouve alors tête baissée, victimes muettes d’un tyran dont le comportement est excusé grâce à sa carte d’artiste. Une femme se fait agressée devant ce parterre d’autruches qui, en détournant le regard, se fait complice. Elle commence par rire avant de tomber dans une détresse qui se muera en terreur. Violée en publique, elle ne sera secourue que lorsque l’immonde ne pourra plus être caché. Cette scène catalyse le propos de l’oeuvre avec force et sans concession. Les multiples références aux sans abris sont un aspect que le film allie avec intelligence à Christian pour contraster sa bonté d’apparence. En confrontant, l’art et la solidarité le film confronte deux univers pour faire éclater l’écart entre une réalité morose et un idéalisme modélisé par cet art que l’on nous offre en guise de voile.

Ruben Ostlund affiche une réalisation particulièrement saisissante. D’une part, la profondeur qu’il donne ses prises de vues fascine. Il plonge ses protagonistes dans des espaces gigantesques réduisant leur importance ou au contraire les contraints dans des espaces réduits pour souligner un étouffement à l’instar de cette scène de sexe surréaliste. Il y aussi un soin particulier apporté aux éclairages et à la photographie comme la montre la scène  où Christian dépose des messages dans les boites au lettres. Fuyard et péteux, l’éclairage souligne l’absurdité de sa démarche avec une lumière qui s’éteint pour le laisser seul face à son absurdité. La réussite du film tient aussi à ce casting comptant des intervenants américains comme Elizabeth Moss (parfaite en journaliste atypique) ou encore Dominic West en artiste perché. L’osmose offerte entre réflexion societale, satire du monde de l’art et un humour noir piquant (l’homme atteint du syndrome de Tourette, la publicité pour promouvoir The Square ) font de The Square un objet maitrisé et cinglant.

Alliage singulier et étonnamment marquant, The Square est l’une des belles surprises de l’année tant il parvient à dépasser le cadre dans lequel il s’inscrit.

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Bad Boy Bubby (1993)

Le cinéma offre parfois des moments glauques, désagréables et même difficilement soutenable l’instar de l’introduction de Bad Boy Bubby qui nous montre le quotidien d’un enfant….de 35 ans. Bubby vit emprisonné dans un appartement avec sa mère qui l’humilie, le prive de tout contact humain (en lui disant que le monde extérieur est dangereux car irrespirable), le viole et lui refuse toute humanité. Horriblement malsain, le début de ce film laisse soucieux quant au reste de la trame narrative et pourtant…le plus beau peut naitre de l’horrible.

Une fois Bubby échappé de ce cauchemar, il découvre le monde avec la candeur d’un enfant et tout les traits qui font l’innocence des tout petits. Bubby se heurte à un monde rude où la misere, le rejet de l’autre et l’indifférence semblent être un mode de vie naturel et acceptable. Ainsi, il croise un groupe de musique qui va l’adopter et avec lequel il va transformer ses malheurs en source de bonheur pour un public acquis à sa cause. Il croisera la route de personnes handicapés et parviendra à communiquer avec elles, faisant ainsi montre d’une forme de don pour le contact humain. Bref, Bubby va devenir un humain et tout ce qui en fait la beauté.

Clairement, Bad Boy Bubby est une oeuvre singulière tant son déroulement intrigue. En effet, l’on se questionne sur les motivations de l’auteur avec ce personnage profondément décalé de tout standard scénaristique car Bubby n’a pas vocation à sauver des vies ni changer le monde. C’est d’ailleurs relativement tardivement qu’apparait le rôle de Bubby au cours d’un concert où son talent de chanteur (rappelant un certain Nick Cave tant physiquement que vocalement) irradie et fait entrer une foule en transe. Bubby n’est autre qu’un symbole de la vie et de sa célébration tant il parvient à redonner la joie et le bonheur à toutes celles et ceux qu’ils croisent. Angel, qui deviendra sa femme, témoigne de cet état de fait dans une scène venue d’ailleurs où il porte dans ses bras une femme handicapée suspendant le temps et créant l’émotion la plus pure qui soit.

Les multiples références visuelles renforcent l’aspect symbolique de l’oeuvre. Qu’il s’agisse d’éclairages mettant en lumière Bubby, d’un cadrage quasi-christique (la tenue de prêtre de notre héros renvoyant clairement à cela) ou encore de musiques purement religieuse rien n’est laissé au hasard et les diverses rencontres montrent clairement la volonté scénaristique d’aborder plusieurs aspects de notre société. Bien entendu, il n’est nullement question de radiographier le monde mais au travers des yeux de Bubby, un regard plus simple, plus direct nous est offert ce qui donne un point d’attaque inédit sur certaines thématiques comme l’exsitence de dieu. C’est d’ailleurs un contrepoint parfait que nous propose l’oeuvre. Bubby porte un habit de prêtre et rêvet une position quasi mystique et la scène où l’existence de dieu est questionnée. On voit alors apparaître de manière originale le sens de la vie où l’humain prime plutôt que la supposée existence d’une entité supérieure qui regirait la vie et ce que l’on en fait. Brillante idée que cette mise en lumière qui fait basculer l’oeuvre du sordide vers le poétique avec une émotion atteignant des sommets de sincérité.

Dérageant, malsain mais paradoxalement profondément touchant, Bad Boy Bubby est un cadeau savoureux du cinéma Australien qui mérité assurément le détour.