Mobb Deep

20 juin 2017 : Albert Johnson nous quitte. Pour beaucoup ce nom ne dira rien car il était surtout connu sous le nom de Prodigy et opérait au sein du groupe Mobb Deep.

Mobb Deep n’est ni plus ni moins que l’un des plus grands groupes de tous les temps. Evidemment, ce nom parlera plus aux amateurs de rap mais ce que le groupe a fait dépasse le cadre de son genre musical. Mobb Deep a révolutionné le rap avec deux albums aussi grandioses que précieux, aussi précieux que rares. The Infamous et Hell On Earth sont sortis respectivement en 1995 et 1996. Deux ans pour qu’Havoc et Prodigy trônent au sommet de leur art, deux albums qui jamais ne perdront l’aura qu’on leurs confère.

De The Infamous beaucoup ne retiendront que le morceau Survival of The Fittestet on peut aisément les comprendre. Quelques notes au piano pour commencer ce qui ressemble à l’une des pièces maitres du rap. Ce morceau à lui seul catalyse l’essence de la musique de Mobb Deep. En effet, le rap est pour beaucoup un moyen de raconter son vécu tout en évoquant des problèmes sociaux et societaux. A ce titre, ce morceau raconte ce qu’est la vie dans le Block (la cité) et la survie qu’est la vie pour les jeunes de ces milieux défavorisés et abandonnés. Pas d’images pour embellir, le duo se fait direct et le plus cru possible.

« My part of town is similar to Vietnam »

Le sens de la formule du duo épate tant il est capable de décrire son quotidien avec virtuosité. Probablement l’un des meilleurs morceaux de l’histoire du rap, Survival of The Fittest pose un cadre duquel le groupe ne dérogera pas. On pense inéluctablement à cette phrase :

« when Worst come to worst, my people comes first ».

Qui renvoie à une règle de conduite mais surtout à une promesse profondément associée à l’image du groupe.
Ainsi, l’on comprend que l’on a à faire à un groupe totalement honnête avec son public à la différence de beaucoup trop d’artistes qui s’inventent une vie pour mieux se vendre.

Bien entendu, on ne saurait résumer The Infamous à un seul morceau tant la richesse du disque se dévoile au fur et à mesure des écoutes. Qu’il s’agisse de Shook Ones qui racontent les luttes intestines qui rongent les jeunes sur un fond musical entêtant et profondément sinistre (parfait habillage pour le texte) ou encore Start of Your Ending qui introduit l’album et montre le talent de MC de Prodigy et Havoc en imposant la cadence particulière de leur flow respectifs. Si on devait donner une vue d’ensemble du disque, on retiendrait l’aisance vocale associée aux textes percutants qui font toujours office de moyen pour le groupe d’exposer une vie difficile et la mise en retrait par la société de problèmes graves.

Un an après The Infamous, Mobb Deep réaffirmait sa puissance avec Hell On Earth un album plus noir et dur que son prédécesseur. Havoc et Prodigy laissaient tomber les masques pour afficher rage et véhémence. Un état de fait quand on écoute Extortion en featuring avec Method Man. C’est à une extorsion artistique que nous avons à faire, ils attaquent à bras le corps leurs opposants en assenant un texte rempli de fureur et d’assurance. Ils se savent supérieurs et en font une démonstration aussi brutale que terriblement efficace. On notera le choix instrumentale avec un sonore rappelant une alarme : un signe qui dit faites attention à vous. Evidemment et comme dit plus haut, le groupe n’oublie pas d’où il vient et le morceau Hell on Earth en est la preuve. Cette enfer sur terre c’est cette vie qu’on ne choisit pas dans les cités américaines mais c’est aussi un déterminisme social que la société accentue en mettant de côté pauvres, noires et les minorités de manière générale. On comprend alors la rage qui les anime notamment quand il évoque le rap en l’appelant Bloodsport car cet art semble être un des rares moyens de s’extraire d’une condition difficile et donc un objet de lutte entre rappeur pour être le meilleur. Témoin de l’importance de Mobb Deep dans le monde du rap, les apparitions de Raekwon, Nas et Method Man montrent que le duo est capable de s’adapter à des trio sans perdre en impact ou justesse et surtout de rassembler ses paires.

Deux albums de légende pour deux artistes de légendes : Prodigy et Havoc restent à ce jour des maitres du rap dont on ne cessera jamais d’écouter les chansons.

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Wind River (2017)

Durant la course effrénée qui ouvre le film, un poème sublime habille notre esprit. La lutte que l’on voit entre une femme et le froid qui la pénètre annonce la couleur. L’innocence va se heurter à une réalité aussi silencieuse que brutale. Contraste entre le blanc immaculé de la neige et l’homme acculé face à sa sauvagerie latente.

Apres avoir écrit les scénarios de Sicario et Comancheria (ce qui montre son talent d’écriture), Taylor Sheridan poursuit son aventure scénaristique en passant en plus derrière la camera. Pari osé d’autant que son oeuvre obéit à un schéma clairement identifié. En effet, la lutte contre le crime est toujours un prétexte pour évoquer les maux de gens que l’Amérique oublie bien trop souvent (les mexicains dans Sicario et les victime de la crise fincanicère dans Comancheria). Suivant ce schéma, Wind River impose un décor glaciale au coeur du Wyoming proche d’une réserve indienne et mêle la ségrégation socio-spatial à une odyssée marquante.

L’enquête menée par une inexpérimentée agent du FBI (la sublime Elizabeth Olsen) nous place dans l’inconnue. Nous nous retrouvons dans ses bottes car, comme elle, nous ne connaissons rien de la culture locale ce qui offrira des moments déchirants (sa visite chez la famille de la victime est glaçante). Pour la guider, c’est une nouvelle métamorphose artistique qui nous est offerte. A l’instar de la surpuissante interprétation de Chris Pine dans Comancheria, c’est ici Jeremy Renner qui se transforme en chasseur impitoyable et bluffe de part son aisance dans ce rôle. Le duo mène l’enquête sur un meurtre aux circonstances mystérieuses mais symptomatiques du mal rongeant sur cette région.

Wind River impose au spectateur de vastes étendues de neiges auxquelles le silence sert de manteau. Le calme et la solitude semblent dicter le tempo dans ses régions (quand les tempêtes de neiges ne s’en mêlent pas). Naissent alors grâce à une sélection auditive savoureuse (merci encore aux génies de Warren Ellis et Nick Cave) une ambiance profondément mélancolique et émouvante. La traque de nos héros est celle de ce qui mine cette région : le refus de lutter devant le désespoir et la misère humaine. Cette thématique est abordée par deux angles aussi complémentaires que pertinents. D’une part, le héros porte sur ses épaules un poids dont il ne se débarrassera jamais mais montre une capacité à lutter exemplaire. Toujours à distance des événements et des autres personnages du film (visuellement on notera le discret de ce détail mais qui se montre épatant), il montrera vraie nature dans les faces à faces où son coeur s’ouvre pour exprimer sa douleur. D’autre part, il y a cette galerie de personnages locaux qui montrent le désespoir qui règne dans la région. Tous sont guidés par le dégoût de la vie qu’ils ont. Solitude et ennuie sont leurs lots communs et en font des bêtes. Et ce pour une raison qui rejoint la lutte commun à tous les protagonistes. Cette lutte est celle de la vie, ni plus ni moins, car l’abandon nous encercle dans le film. Entre ceux qui se refusent à vivre et ceux qui deviennent de véritable sauvages, le film ne laisse aucune porte à l’espoir. Les dernies instants montrent que la salivation espérée est une illusion dont il faut se défaire. Devant les vies brisées, le seul rempart est la force que l’on peut trouver chez les autres et plus particulièrement ceux que l’on aime.

Wind River balaie d’un revers toutes les attentes possibles. Claque émotionnelle sans commune mesure, le film me laisse hagard, perdu et donne la sensation d’avoir vu une oeuvre grandiose. La marque des grands films assurément.