Baby Driver (2017)

La musique est devenue de nos jours un compagnon du quotidien pour beaucoup. Transportable et facilement accessible, c’est un art qui s’apprécie facilement et force la réunion des gens. Mais c’est aussi un art intimement lié au cinéma comme l’a démontré récemment Damien Chazelle avec le succès de La La Land. Quand Edgar Wright délaisse ses délires zombiesques et ses cornettos, on connait déjà le résultat avec notamment le renversant Scott Pilgrim où la maestria technique et narrative du jeune réalisateur s’est illustrée de manière spectaculaire. Le voici aux commandes de ce qui s’apparente à l’une des oeuvres marquantes de l’année.

La volonté de Wright apparait en exactement 30 secondes à l’écran. Le démarrage du film obéit à un montage millimétré où se croisent deux événements permettant de situer l’univers du film. D’un coté un conducteur se prête à une chorégraphie dans son siège sous la direction de Jon spencer et son Blues Explosion. De l’autre coté, des braqueurs réalisent un casse. S’engage alors une course-poursuite d’une fluidité à toute épreuve qui inscrit le conducteur et la musique comme les héros du film grâce à une démonstration impressionnante de technique et d’intelligence. On retrouve alors Edgar Wright tel qu’on l’aime : percutant, drôle et inventif.

Orienté autour d’un jeune pilote surdoué et souffrant d’un trouble auditif, Baby Driver orchestre plusieurs braquages dans lesquels Baby, le héros, fait montre de ses talents de conducteur hors du commun. On peut le lire dans quelques commentaires de-ci de-là : le film est un film de braquage musical. Pas vraiment, la portée de l’histoire va bien plus loin que cela car Baby Driver est une quête, celle d’un homme qui se cherche un avenir et noie son quotidien en se promettant un futur plus propice au bonheur. Cet aspect se dessine notamment au travers du quotidien de Baby qui se résume à une dette et un passé lourd à porter. Le schéma du film rentre d’ailleurs dans ce cadre car chaque braquage se conclu par un retour dans l’ombre où vit Baby. Constante dans l’oeuvre de Wright, l’amour semble ici dessiner un échappatoire aussi poétique que fantasmagorique. La rencontre de Baby et Deborah renvoie à celle de Scott et Ramona : une découverte hasardeuse mais qui devait se faire. Ainsi, la rencontre débouche rapidement sur une romance vouée à la difficulté mais d’une évidence parfaitement retranscrite à l’écran. Le cadre narratif pourra sembler étriqué ou castrateur de part les enjeux déjà vus et revus mais se restreindre à cela pour une telle oeuvre serait une erreur grave. D’ailleurs, la galerie de personnages créée est un régal avec ce mélange de sales gueules dont on ne sait vraiment s’ils sont dotés d’une once d’humanité et/ou d’intelligence pour certains. On notera au passage un casting étincelant avec Jamie Foxx, Jon Hamm ou encore Kevin Spacey ainsi qu’un humour toujours aussi ravageur.

Baby Driver est une oeuvre qui remplit les coeurs de bonheur grâce à des touches scénaristiques disséminées de manière aussi discrètes qu’astucieuses. Tout d’abord, le montage obéit à la cadence donnée par l’introduction. Coupes sèches, changement radicaux de perspectives et encore de multiples plans séquences donnent à l’oeuvre une impression de mouvement perpétuelle qui se fait l’écho d’un des personnages centraux de l’oeuvre : la musique. Ne nous le cachons pas, Baby Driver est une réunion de merveilles avec cette collection parfaite de morceaux. Jon Spencer, Focus, Dave Brubeck ne sont que quelques des artistes qui dynamitent le cadre en offrant à nos oreilles un voyage des plus fantastiques. On se surprend à taper frénétiquement en rythme, à être transporter dans l’écran et à vibrer. C’est simple, le bonheur procuré par l’action ne cesse jamais et la musique du film permet un retour dans l’univers immédiat même des jours après l’avoir vu.

Baby Driver est un film rare, de ceux qui répondent à la fois à ces deux questions :

Pourquoi j’aime le cinema ? Pourquoi j’aime la musique ?

Edgar Wright signe une oeuvre qui rentre directement dans les coeurs et les fait vibrer.

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We Got It From Here… Thank You 4 Your Service (2016)

La plupart des rappeurs les plus célèbres et les plus talentueux produisent rarement une pelleté de disques de qualité et il est encore plus rare qu’un artiste réussisse un come-back après quasiment 20 ans de silence. La réunion du groupe A Tribe Called Quest avait de quoi susciter la crainte de la sortie d’un disque faiblard jouant sur la nostalgie. Mais que soit balayées toutes les craintes car le trio revient avec ce qui s’apparente à un disque de légende.

Les prémisses de cette réussite se trouvent dans les deux premiers morceaux qui ont toutes les armes de classiques du rap. The Space Program est un hymne à l’union qui dépasse le cadre de la simple clameur mais s’inscrit dans une logique que le groupe défendra becs et ongles. Il s’agit ici d’évoquer l’abandon de la population (noire tout d’abord puis de la population pauvre par extension). Ce programme spatiale c’est un événement magique auquel veut croire le groupe, un événement qui ferait fondre les classes et unirait les peuples. L’engagement du groupe se poursuit par ce qui s’apparente au morceau le plus dénonciateur et qui se fait l’écho d’une large partie du peuple américain (étonnant d’ailleurs de justesse car l’élection de Trump renforce cet aspect). We the people c’est la lutte contre un président incompétent et reflet de la l’inégalité, du racisme et de la haine du pauvre. En témoigne ce refrain :

>All you Black folks, you must go
>All you Mexicans, you must go
>And all you poor folks, you must go
>Muslims and gays, boy, we hate your ways

Véritable véhicule de rage et de justesse, le morceau laisse un espoir avec cette conclusion qui jaillit :

>So all you bad folks, you must go

Evidemment, le reste de l’album suit le même niveau qualitatif grâce notamment à une jolie collection de featuring. On trouve notamment : Kendrick Lamar, Kanye West ou encore André 3000 et Busta Rhymes font une apparition au sein de morceaux à l’ambiance très variée. A ce titre, les genres se croisent en nombre conséquent avec la participation du grand Jack White qui insuffle à ce disque une pointe rock savoureuse. Les origines jazzy du groupe sont pourtant toujours présentes mais l’évolution artistique se fait ici avec talent et acuité. Rares sont les disques aussi riche et plus rares sont les MC qui perdurent. Q-Tip atteint après ses 40 ans un talent étincelant de maitrise. Le morceau We The People tourne essentiellement autour de lui et le voir en live renforce cet aspect. Un flow ciselé, condensé et qui, s’il ne répond pas aux sirènes de la modernité (comprendre par là qu’il ne renonce pas à son identité artistique), sonne comme celui d’un rappeur au zénith.

Comment aborder ce disque sans une pointe d’émotion après la disparition de Phife Dawg. Décédé peu avant la sortie du disque, il fait de ce disque un cadeau d’adieu des plus beaux. Qu’il s’agisse de live où le groupe lui rend hommage en laissant un micro sur scène pour lui comme si son esprit était toujours là pour rapper. L’exemple le plus parlant et le plus beau étant la démonstration de force au Grammy Awards où le groupe lui dédicace une performance de légende. Show ultra-engagé dans lequel le président Trump surnommé Agent Orange se voit être la cible du titre We The People avec une conclusion qui résonnera longtemps dans les mémoires :

>Resist, resist, resist

clamé le point levé par tous les protagonistes en signe de souvenir d’un certain jour d’octobre 1968 à Mexico. Cette volonté protestataire du groupe est sans doute l’angle sous lequel ce disque trouve sa force et son universalité. Disque de rap avant tout, We Got It From Here… Thank You 4 Your Service est un acte politique qui a mué suite aux élections présidentielles américaines.

Disque à la saveur particulière qui marque, 18 ans après son dernier album, le renouveau d’un groupe qui, s’il a perdu un membre, reste une légende dans le rap et plus généralement dans la musique.

Thank You 4 Your Service Guys.

There Will Be Blood (2007)

Une montagne silencieuse se dresse devant le spectateur sous l’impulsion d’une musique stridente. Se lance (et le fantôme de 2001 refait surface) alors une scène d’introduction au mutisme mystique. Le titre du film « Il va y a voir du sang » se mue alors en une parole annonciatrice.

Commençant en 1898, le film suit la trajectoire de Daniel Plainview parvenu à ériger un empire dans le forage pétrolier en partant de rien. Mais derrière la naissance de cet empire, Paul Thomas Anderson entend aller plus loin en évoquant la quête de richesse sans fin d’un homme à la dérive qui luttera sans cesse contre sa nature destructrice.

Le monde que décrit le film est celui d’une vie incertaine où la richesse semble être la seule chose qui compte. Cette impression est renforcée par l’absence de personnage féminins. Les femmes semblent absente de la vie dans ces terres où leur seul rôle est celui d’enfanter. L’errance des hommes en quête d’un travail les conduit à l’isolement et fait écho à la vacuité de leur vie. Pourtant, la lutte que mène Plainview dans l’introduction face à une nature peu encline à lui offrir le tant convoité or noir aurait donné à n’importe quel homme une envie de se sortir au plus vite ce métier rude et peu valorisant. Mais le personnage de Plainview se révèle être d’une complexité rare tant ses facettes se croisent de manière étrange. Daniel Day Lewis campe un homme à la dualité flagrante. Son premier discours dans une petite ville sème la panique au sein des habitants qui voient d’un mauvais oeil ce prospecteur. Pourtant, il manie le langage avec une aisance et une bienveillance épatante en mettant en valeur son côté familiale dans le travail et l’importance de la vie en communauté. La réalité est pourtant tout autre car derrière sa façade, l’homme cache des fractures profondes et sa recherche d’amour se fait de manière maladroite mais parfois poétique. On pense à ce moment où il adopte H.W et le berce sur ses genoux donnant pendant un bref instant l’image d’un homme en paix avec lui-même. Pendant un instant, on croit à un changement chez cet homme d’affaire mais sa quête de fortune brise chacune de ses opportunités d’être un homme aimé ou aimant : la rencontre avec d’autres prospecteurs montre sa faiblesse car il se refuse à accepter ses erreurs passées. La construction et l’explosion du derrick conduise H.W a la surdité mais n’affecte Daniel qu’en terme de pertes financières et scelle alors son coeur noir. Devenir un père aurait pu le remettre dans le droit chemin mais il se refuse à accepter un enfant handicapé. La scène où Marie suit H.W pas à pas et tente d’apprendre à communiquer avec lui offre un miroir à l’attitude démissionnaire de Daniel qui se retrouve alors affaiblit à l’extreme.

L’éloignement de la vie en communauté de Daniel se fait par fines touches mais trouve sa source dans son duel avec Eli Sunday, homme religieux arriviste qui tente de soutirer des profits sur la vente des terres de son père, campé par le parfait Paul Dano. Prêt à toutes les folies pour agrandir son empire, Daniel promet à Eli un don pour aider son église mais il traine à tenir sa promesse et peu à peu voue une haine profonde à ce dernier. La scène où Daniel bat Eli dans la boue montre la férocité qui s’est immiscée dans son coeur. Cette haine dépasse celle de la religion et semble être dirigée contre le genre humain. C’est d’ailleurs en tuant Eli dans une scène finale d’une violence folle que se conclura la déshumanisation de Plainview qui vivra en hermite et en complète décrépitude.

Si on devait résumer ce film en un mot, la tache serait ardue car la profondeur qu’a apporté Paul Thomas Anderson en rédigeant le scénario se reflète de manière spectaculaire grâce à un travail technique sublime. La musique tout d’abord apporte une touche anxiogène bienvenue dans les moments de tension (on pense à l’explosion du Derrick et l’introduction). La réalisation de Paul Thomas Anderson est une partition des plus impressionnantes tant l’homme prouve que son talent est sans limite. S’accaparant avec intelligence des terres désertes, il nous plonge dans un univers sombre en multipliant les plans larges où le contemplatif nous laisse hagard devant une effusion d’émotions (on pense au plan d’introduction, au visage de Daniel devant l’explosion du Derrick ou encore les hommages aux westerns avec cette fenêtre noire dans laquelle entre les personnages). Le rapport du film à la lumière souligne aussi une profonde volonté de marquer l’évolution son protagoniste principal qui, peu à peu, est marqué physiquement par sa lutte interne pour trouver un sens à sa vie. A ce titre, la photographie est d’une puissance folle et le cadrage astucieux lui rend un hommage remarquable. Prenons la scène où Daniel discute avec des villageois pour expliquer son projet de forage. D’abord fixé sur lui seul, la caméra intégrée peu à peu H.W au cadre pour renforcer la façade familiale que s’est construit Daniel.

Oeuvre à l’ampleur de grand classique, There Will be blood est la marque d’un grand réalisateur porté par un acteur de talent qui nous manquera. Merci Messieurs pour ce moment de cinéma inégalable.