C’est à partir des textes de James Baldwin, écrivain qui fit des luttes raciales son propos majeur, que Raoul Peck construit ce qui s’apparente à une leçon d’histoire en racontant la question raciale aux Etats-Unis au travers des divers mouvements engagés ainsi que des figures de proue de ces mouvements : Malcolm X et Martin Luther King notamment.

Pour comprendre la puissance de ce documentaire, il suffit de le lancer avec ce débat télévisé où Baldwin est interrogé par un homme qui utilise le mot « negro » à de multiples reprises. La réponse de Baldwin est aussi cinglante qu’un coup de semonce :

Je n’ai pas beaucoup d’espoir tant que les gens continueront à parler ainsi.

Non seulement il remet un idiot à sa place mais il poursuit en remettant la question à sa juste place. En effet, pour Baldwin, il s’agit d’un problème de plus grande ampleur :

La vraie question n’est pas le problème de la population noire (…) mais la vraie question, c’est le sort de ce pays.

Ainsi est lancé ce documentaire avec une succession d’images montrant l’opposition violente dont est victime la population noire sur un fond blues particulièrement pertinent. Le document retrace alors la lutte et le retour de Balwin depuis son exil parisien et s’attaque alors à des moments clés de l’histoire qui vont nourrir la question initiale avec une intelligence démoniaque.

« I won’t go to school with NEGROES » peut on lire sur des pancartes d’enfants blancs. Première étape de ce périple, la ségrégation qui se termine à l’école mais entraine une révolte du pays et l’on voit ses jeunes aller à l’école sous les crachats et les insultes démontrant ainsi un rejet aussi incompréhensible que répugnant. A base d’images d’archives et de clichés saisissants, le rejet des noirs d’Amérique est constant et rappelé partout. Partout et surtout pour Baldwin au cinéma et sur ce point le film va utiliser l’iconique du cinéma Américain pour nous renvoyer face à notre vision de certains thèmes classiques. Pêle-mêle, on retrouve King-Kong et surtout La Ville Gronde avec le visage qui hantera longtemps Baldwin ou encore les films de John Wayne car il s’attaque aux symboles que sont ses luttes. D’une part, La Ville Gronde marque par le visage de ce concierge noir accusé à tort et tremblant de torpeur avec une prestation stupéfiante de réalisme. D’autre part, l’iconique John Wayne est le symbole de cette Amérique qui s’est créée au prix du sang versé contre un ennemi changeant mais toujours contre un ennemi plus que par une volonté d’être un peuple fort et unis. Autre marque de la justesse de cette vision avec cette citation :

Un noir qui se croit du coté de Gary Cooper se rend compte avec l’âge qu’il est du coté des indiens.

On notera aussi l’évocation de Sydney Poitier et de l’excellent « Dans la chaleur de la nuit » et de sa scène finale. Pour rappel, le film raconte l’arrivée d’un policier noir chargé d’une enquête dans une ville raciste et tisse une forme d’espoir dans l’évolution des rapports notamment au travers de la relation entre le shérif et Poitier. Baldwin marque que la scène finale contraste avec les finales grandiloquents car l’espoir de cette réconciliation semble pour beaucoup impossible. Le ressort de ce raisonnement est alors clair, l’Amérique est un pays en quête perpétuelle d’un ennemi. Noirs et musulmans ne sont qu’une succession de boucs émissaires réprimés sans commune mesure et avec une violence au moins égale à l’incapacité de se pays à s’unir.

Mais l’attaque ne s’arrête pas là en évoquant les frères Kennedy et leur refus d’accompagner une enfant noire lors de la rentrée des classes marquant ainsi leur refus de montrer leur soutien à une population délaissée. Ce passage témoigne du refus de la gouvernance de participer à la résolution de la crise et les propos de Bobby Kennedy (en 1964) sont aussi choquant que…..teintés de justesse :

Maybe in 40 years we will let you be president.

La justesse étant l’évocation de la présidence de Barrack Obama, instant aussi puissant qu’insuffisant pour régler le problème. Il souligne ici avec pertinence le refus des dirigeants de voir la vérité en face et ainsi donner victoire au chaos. Cette impasse politique amène une question : comment sortir de ce marasme ? comment ramener le bon débat sur la table et le résoudre de manière pacifique ? On retiendra cette phrase sublime :

Il faudrait montrer que cracher sur un noir américain c’est cracher sur tout le pays.

Beaucoup pourrait reprocher à Baldwin sa focalisation sur la couleur de peau et affirmer que le problème n’est pas propre à la population noire mais se serait alors faire le jeu du professeur Paul Weiss de Yale :

il y a exagération à tout mettre sur le plan de la couleur de peau.

et Baldwin répond :

J’ai quitté les USA (…) car chaque personne constituait pour moi un risque de mourir.

L’allusion est ici claire et nette : les représentants de la loi sont contre la population noire comme tout un pan de la société. Comment alors être celui que loin veut être en toute quiétude ? Les images de show télévisés avilissants et putassiers devient alors un moyen de donner à la population des clichés dont elle se nourrit. Le problème est alors terriblement dur à expliquer car beaucoup ne le comprennent pas. C’est aussi ce que montrent ces actes inhumains commis par des policiers qui n’hésitent pas à battre une femme, battre un gamin ou tuer un homme de sang froid (on revoit alors l’image de Fruitvale station).

Le documentaire ne manque pas de mettre en lumière les luttes de Malcolm X et MLK qui furent ennemis au départ mais finirent par se retrouver. Leurs assassinants sonnent alors comme des justifications des propos de Baldwin :

ce n’est pas une belle lutte.

Sanglante est la lutte évoquée ici mais le pessimisme n’est pas présent chez cet homme. Le « nègre » est alors une chose dont les américains ont besoin çar ils l’ont inventé. Pourquoi alors avoir inventé cela ? C’est selon Baldwin la question qu’il faut se poser et celle qui amènera un changement salvateur ou du moins une agitation réelle et profitable à cette lutte.

Concernant la forme du film, on ne peut qu’être subjugué par la construction implacable qui mêle des images fortes et des photos sublimes. La juxtaposition est souvent révélatrice (les prisonniers montrés avec un seul homme blancs pour 10 prisonniers noirs), le changement de décor qui renvoie à l’espoir naissant et évidemment la musique. Du blues, du blues rock pour ancre l’identité d’une population quine s’est jamais rabaissée et continue de lutter.

Rare sont les oeuvres qui offrent autant de matière à réflexion. La question que soulève Baldwin est traitée de manière magistrale et sera un terrain plus que propice à la discussion. La lutte ne doit jamais s’arrêter et qu’importe que « President Agent Orange » soit au pouvoir comme le criait Busta Rhymes aux Grammy, l’important est de ne pas abdiquer. Je terminerai par ces mots prononcés le poing levé aux Grammy par Q-Tip :

Resist, resist, resist.

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