Plus on plonge dans l’univers de Sydney Lumet plus on perçoit la grandeur de son travail. Sa passion pour le cinéma et son perfectionnisme en font un réalisateur modèle pour quiconque voudrait faire du cinéma. Etonnamment, il n’était pas un grand fervent de musique dans les films mais avec le Prêteur sur gages, il fait fis de ses appréhensions en invitant à participer un musicien inexpérimenté dans le monde du cinéma : Quincy Jones. Mais le bon Sydney ne s’arrête pas là, il va mettre en lumière un procédé aussi ingénieux que nuisible de nos jours : le subliminal.

Le film raconte l’histoire de Sol Nazerman un prêteur sur gage qui vit en autarcie émotionnelle tant il semble tout faire pour ne pas se sentir proche des gens. A ce titre la première scène est parfaite tant elle ancre Sol dans sa Sol-itude. Lui est assis dans un transat et ne prête aucune attention à sa famille, ni à ce qu’on lui dit. Les questions alors que l’on se pose sont les suivantes : comment un homme peut-il devenir à ce point isolé du monde ? La réponse est apporté par petites touches et dés les premiers plans. On en revient alors à la musique qui est le point d’ancrage de la réminiscence que va faire resurgir Lumet. Ici, deux mondes s’opposent : l’Europe (ce monde « puant » comme l’appelle Sol et nous verrons pourquoi plus tard) et Harlem (incarné par le Jazz de Quincy Jones). Deux univers opposés par le symbole qu’ils sont : la seconde guerre mondiale pour l’un et le renouveau pour l’autre.

On devine facilement le passé de Sol grâce à l’enchaînement d’images subliminales qui s’immiscent dans la progression narrative de manière efficace et sans être trop tape-à-l’oeil. Cette première image de Sol et sa famille sur fond de musique classique le ramène dans le présent et à sa quiétude actuelle. Acquise au prix d’une déshumanisation apparement nécessaire tant la guerre et le régime nazi l’ont meurtri. Sol a tout perdu durant la guerre et bien qu’il tente d’oublier son passé, des signes sont là : un numéro tatoué sur le bras, des souvenirs ineffables. D’ailleurs ce passage où l’employé de Sol lui demande :

Que dois-je faire pour intégrer cette société secrète (en faisant référence au numéro présent sur le bras de Sol) ?

est teinté d’humour noir de part la réponse du concerné :

Il faut apprendre à marcher sur l’eau.

Diverses petites touches de ce genre apportent la lumière sur le passé de Sol. Les moments d’égarements dont il est victime le transporte inéluctablement dans le passé qu’il a voulu enterré. Le plus discret (et donc le plus réussi des effets) est l’omniprésence de l’ombre des barreaux du magasin de Sol qui se reflète sur lui et rappelle son passé de prisonnier de guerre. L’homme qui a vécu en cage s’en est construit une nouvelle et dépend encore de raclures comme si cette enfermement était pour lui un gage de sureté. La fermeture de Sol est pourtant en totale contradiction avec le lieu où il travaille : l’ancienneté nommé mont-de-piété. En effet, un mont-de-piété avait à l’origine pour mission de faciliter les prêts d’argent, notamment en faveur des plus démunis. Pourtant, la succession de nécessiteux frappants chez Sol ne lui ôte pas même une once de compassion. Preuve en est avec cet homme qui vient souvent dans l’espoir d’être écouté car la vie l’a poussé à l’errance et la solitude et que Sol dénigre sans remords. Ces multiples personnes dans le besoin marquent la volonté de Sol fermer la porte à tout le monde et de ne faire qu’une chose : amasser de l’argent. A ce titre, la première colère de Sol quand son employé lui dit que les juifs sont « faits » pour gagner de l’argent est particulièrement intéressant. Il fait référence aux clichés racistes émanent à l’égard des juifs en évoquant notamment la reconnaissance que ces derniers ne peuvent acquérir seulement de part la puissance financière qui semble être la seule valeur que reconnaisse les gens.

L’évolution de Sol se fait crescendo et en rythme avec la durée des images du passé insérées. Au début du film, les images sont quasi instantanées et s’effacent aussi vite qu’elles sont apparues signe que Sol a oublié quasiment son passé. Mais sa rencontre avec une femme va le pousser a levé la barrière mentale qu’il a créée et libérer ses souvenirs douloureux. Une bagarre dans une cour et un gamin qui se jette sur un grillage lui rappelle les camps et ses hommes qui mourraient en tentant de s’enfuir. La musique se fait l’écho de cela avec l’opposition du thème classique et de la musique d’Harlem. Les deux thèmes jouent leur partition séparément jusqu’à cette scène où Sol révèle son passé totalement. Dans un wagon de métro, il se revoit dans un wagon pendant la guerre criant le nom de son fils qu’il a perdu. Sortant du train, Sol laisse un wagon filer mais surtout il laisse son fils le quitter définitivement. Moment déchirant, cette scène est symptomatique du travail de Sydney Lumet tant elle capte l’essence même du propos véhiculé par le film. Le prêteur sur gage est un film sur l’abandon et la recherche d’une salvation. Sol se perd au grès de ses souvenirs et de ses rencontres. La jointure des thèmes musicaux l’ancre de plus en plus dans Harlem et derrière l’improvisation inhérente au jazz on trouve celle d’un homme qui ne sait plus où va sa vie. Sol est perdu et ce n’est pas cette succession brutale de visages qui va le ramener vers le bonheur. Car quand se confondent les thèmes classiques et jazzy, peut importe la piqure que s’infligera Sol (voir la sublime nouvelle affiche du film), la cassure de l’homme sera irréversible.

La maitrise de Lumet est ici impressionnante tant il parvient à gérer le visuel et le sonore avec intelligence. Lui même parlera avec fierté de ce film qui compte parmi ses plus grandes réussites. Le Prêteur dur gage est une oeuvre de passionné qui traite d’un sujet grave avec un sérieux et une véritable grandeur qui fait la force des grands du cinéma.

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