Sur un porche, deux visages témoignent d’une réserve sans pareil. Richard et Mildred sont comme deux adolescents vivant leur première idylle. Les regards se croisent et aussi tôt s’évitent. Regards fuyants mais coeurs battant la chamade, une annonce est faite. Les Loving vont avoir un enfant et à cette annonce, l’amour irradie et illumine l’écran. C’est sur cette approche minimaliste, intimiste et pudique que Jeff Nichols va réciter une belle partition où il fait de l’amour son propos premier.

Dans l’Amérique des années 50, la course vers la lune est lancée alors que les droits de l’homme sont une notion toujours aussi vague. Le racisme fait partie intégrante de la vie pour une majorité d’américain et la lutte pour les droit civiques est en marche, menée par Martin Luther King. En prenant comme point de départ la lutte d’un coupe qui veut s’unir en dépit de l’interdiction par la loi du mariage interraciale, Jeff Nichols n’entend aucunement proposer un film politique. En effet, de la procédure juridique nous n’aurons que les grandes lignes comme le montre cette scène à la cour suprême où les juges sont là sans que leurs visages soient discernables. Jeff Nichols n’est pas Oliver Stone et la lutte juridique n’est pas son cheval de bataille. Nichols est un humaniste et il continue à explorer l’amour comme il l’a brillamment fait dans Mud ou encore Midnight Special.

La volonté de Nichols s’affirment des la première scène mais le but du couple tient dans cette visite d’un champ désert où Richard dit :

Je vais te construire une maison.

Derrière cela, on lit clairement la volonté d’un homme amoureux d’offrir à sa femme bien plus que des murs et un toit : une vie à deux. Taiseux de nature, Richard a le regard fuyant de celui qui ne veut embêter personne et pouvoir vivre sa vie comme il l’entend. Il travaille sur des chantiers comme un forcené. On notera au passage ce leitmotiv des maisons que construit Rich dont on ne voit que la construction des fondations et qui marque la stagnation de son projet personnel. Sa femme est à son image. Brindille est de celles qui ne pensent pas mériter le bonheur (si tant est que le mérite est son rôle à jouer). Elle aussi a le regard fuyant et ne s’exprime que rarement. Ce duo aussi effacé qu’uni constitue l’une des forces de ce récit tant il est l’antithèse du système auquel il va être confronté. On saluera bien entendu les prestations stratosphériques de Ruth Negga et de Joel Edegerton (qui montre qu’il est bien un grand acteur en devenir).

La construction de Loving obéit à un schéma qui, s’il peut paraitre classique, confronte deux mondes avec une intelligence rare. D’un coté les Loving tentent de mener une vie simple sans jamais vouloir revendiquer quoique ce soit ou crier sur les toits leur colère. De l’autre, l’appareil judiciaire qui tente à tout prix de briser deux vies sous prétexte de suivre une loi absurde. Les Loving sont les gens ordinaires qui demandent simplement à mener une vie décente et à l’abri de tout tumulte. Alors quand l’état de Virginie leur interdit de vivre mariés (pour des prétextes religieux d’une connerie sans pareil), il se retrouve contraint de quitter leur état pendant 25 ans sous peine de finir en prison. Là où le film surprend c’est dans sa chronologie. En effet, c’est seulement 5 ans après leur expatriation à Washington que les Loving (Brindille surtout) vont lancer une procédure contre l’état et s’attaquer à l’abrogation d’une loi désuète grâce à l’aide du mouvement des droits civiques. Les multiples procédures durent plus de 10 ans et le film ne marque ces ellipses que par des phrases, au détour de conversations anodines. Ainsi, le récit de Nichols prend un caractère tout autre car s’il confronte David et Goliath, cette fois-ci David ne veut demande rien à Goliath si ce n’est de le laisser vivre en paix.

La romance de Rich et Brindille est de celles qui font rêver. Les mots sont dérisoires ici et les lignes de dialogues des deux personnages tiennent en quelques lignes. Ce minimalisme est un tour de force incroyable car Nichols réussit à faire passer les choses en jouant sur deux aspects : le regard (celui de Rich dans le bar où la furie le ronge mais ne le brise pas) et l’espace car la camera use de multiples cadrages larges pour marquer par exemple la séparation que crée l’exil du couple. Il suffit au récit de quelques plans pour caractériser ses personnages comme cet avocat qui tente de faire bonne figure avant l’arrivée des Loving ou encore la mère de Rich (dont les aspérités brutes donnent des indices sur l’enfance de ce dernier). Il n’y aura jamais d’effusion de joies dans Loving mais seulement un bonheur contenu et des sourires. On notera notamment cette sublime photo où le couple regarde la télé et rit de bon coeur comme si le bonheur tenait à ces petits moments de la vie que certains considéreraient désuets après des années de mariage. De même, la scène où un appel annonce au couple la victoire contre l’état de Virginie se fait de manière inédite. Brindille regarde son mari qui s’amuse avec ces enfants et sourit. Pas de course vers lui ou de cri. Non, le bonheur lui fait face et l’on comprend qu’elle est comblée.

Ode à l’amour et à la liberté, Loving est le combat du coeur contre l’absurde. C’est aussi une nouvelle victoire pour Jeff Nichols qui montre qu’il est un réalisateur et un scénariste de talent.

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