Last Action Hero (1993)

A première vue, Last Action Hero est un film d’action pur et dur qui se démarque de part l’auto-dérision avec laquelle il moque les films d’action. La scène d’introduction du film ne trompe pas. Le petit Danny est un fan absolu de Jack Slatter incarné par Arnold Schwarzenegger et il ne se lasse de voir et revoir les films de son idole. Le jeune Dany se voit offrir un ticket magique qui le fait rentrer à l’intérieur du film. Succession savoureuse de moments d’action enivrant et de punch-lines d’anthologie :

He killed Mozart ?
Moe Who ?

ou encore :

You wanna be a farmer? Here’s couple of acres,

le film est un régal pour les amateurs d’action. Mais s’arrêter à ce niveau là de lecture serait en partie renier le projet de John McTiernan car derrière sa façade tapageuse, Last Action Hero est un film testament qui sonne le glas des héros et une résignation faisant étrangement office de salvation.

Amorcé dans la première partie du film, le propos surgit au détour de l’évocation… d’Hamlet. En effet, il y est fait référence durant un cours de Danny et le professeur en parle comme du premier héros d’action. Cette référence quasi-subliminale est pourtant le coeur du film car si Hamlet est le premier héros d’action, Jack Slater est quant à lui le dernier selon McTiernan.

Cette vision peut sembler abusive car les héros auxquels fait référence le film continueront d’alimenter l’industrie du cinéma dans les années 90 (on pense inévitablement à L’Arme fatale, Die Hard ou encore certains films asiatiques). Cependant, à y regarder plus près où sont les grands héros de films d’action aujourd’hui ? On ne parle pas ici de saga éphémères et artificielles (ou de one shot comme John Wick) mais des véritables grands films d’actions avec un héros héritier d’Hamlet. Où sont les successeurs de Stallone et Schwarzy? Passé de mode ou tombé dans l’oubli, le constat est là, le film d’action n’a plus l’aura conférée par ces héros des années 90. Assurément, la tendance qu’a voulu mettre en avant McTiernan est pleine de clairvoyance car elle affirme le déclin d’un genre et d’une façon de faire du cinéma. D’ailleurs le flop colossal de Last Action Hero témoigne de cela car il se fera manger tout cru par un certain Jurassik Park.

Quid de Danny ? Enfant solitaire et menant une vie difficile avec sa mère, il entre dans le film comme on entre dans un refuge. Enfant désabusé et délaissé, il trouve en Slater un père de substitution avec lequel il va lutter contre un méchant servant de révélateur. En effet, Danny se fait voler son ticket magique par le méchant et ce dernier découvre l’impunité qui règne dans la réalité. Cette scène où il exécute un homme en pleine rue et est étonné de ne pas être pourchassé par la police. Last Action Hero dresse alors une vision pessimiste de la société où la justice semble se perdre en route et laisser courir la violence. L’abnégation dont fait preuve Danny témoigne d’une volonté de ne pas être abandonné et livré à lui même. L’aspect que veut mettre en avant le film est cette partie de la population qui mène une lutte de chaque jour, une course-poursuite contre une montre de plus en plus pressante.

Ne laissant rien au hasard, McTiernan invoque même la mort directement d’un film de Bergman et incarné par Ian McKellen. Ce passage brille par son audace et sa portée. Danny tente de sauver Slater mais il n’a plus de ticket et se retrouve confronté à la mort. Il point une arme sur elle et la mort lui répond :

Etrangement, je n’ai pas son [celui de Slater] nom sur ma liste.

McTiernan évoque ici la surprise qu’est le désintéressement des gens pour les films d’actions et s’étonne de voir ce genre tomber en désuétude. Sans doute l’on pourra trouver cette analyse trop extreme et scolaire mais reste que les points évoqués tirent dans une direction cohérente. La volonté testamentaire de McTiernan est sans nulle doute le point central du projet et sans cela le film serait d’une vacuité effarante.

Enfin, le lien avec la vie de Danny se fait dans l’ultime séquence et l’on lit dans sa peur de « perdre » Jack Slater deux choses. D’une part sa peur de vivre qui fait écho à son quotidien difficile et sa solitude. D’autre part, sa peur de ne plus voir les films qu’il aime et de subir les mutations du cinema sans pouvoir jamais découvrir un substitut à son héros de coeur.

Sous sa carapace de film d’action pur et dur, Last Action Hero est un testament du film d’action que McTiernan a déguisé en film parodique montrant ainsi une intelligence scénaristique rare. Echec commercial profond, Last Action Hero mérite pourtant des louanges car c’est un projet audacieux mené par un homme de talent et qui réussit une prouesse filmique unique.

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I am not your negro (2107)

C’est à partir des textes de James Baldwin, écrivain qui fit des luttes raciales son propos majeur, que Raoul Peck construit ce qui s’apparente à une leçon d’histoire en racontant la question raciale aux Etats-Unis au travers des divers mouvements engagés ainsi que des figures de proue de ces mouvements : Malcolm X et Martin Luther King notamment.

Pour comprendre la puissance de ce documentaire, il suffit de le lancer avec ce débat télévisé où Baldwin est interrogé par un homme qui utilise le mot « negro » à de multiples reprises. La réponse de Baldwin est aussi cinglante qu’un coup de semonce :

Je n’ai pas beaucoup d’espoir tant que les gens continueront à parler ainsi.

Non seulement il remet un idiot à sa place mais il poursuit en remettant la question à sa juste place. En effet, pour Baldwin, il s’agit d’un problème de plus grande ampleur :

La vraie question n’est pas le problème de la population noire (…) mais la vraie question, c’est le sort de ce pays.

Ainsi est lancé ce documentaire avec une succession d’images montrant l’opposition violente dont est victime la population noire sur un fond blues particulièrement pertinent. Le document retrace alors la lutte et le retour de Balwin depuis son exil parisien et s’attaque alors à des moments clés de l’histoire qui vont nourrir la question initiale avec une intelligence démoniaque.

« I won’t go to school with NEGROES » peut on lire sur des pancartes d’enfants blancs. Première étape de ce périple, la ségrégation qui se termine à l’école mais entraine une révolte du pays et l’on voit ses jeunes aller à l’école sous les crachats et les insultes démontrant ainsi un rejet aussi incompréhensible que répugnant. A base d’images d’archives et de clichés saisissants, le rejet des noirs d’Amérique est constant et rappelé partout. Partout et surtout pour Baldwin au cinéma et sur ce point le film va utiliser l’iconique du cinéma Américain pour nous renvoyer face à notre vision de certains thèmes classiques. Pêle-mêle, on retrouve King-Kong et surtout La Ville Gronde avec le visage qui hantera longtemps Baldwin ou encore les films de John Wayne car il s’attaque aux symboles que sont ses luttes. D’une part, La Ville Gronde marque par le visage de ce concierge noir accusé à tort et tremblant de torpeur avec une prestation stupéfiante de réalisme. D’autre part, l’iconique John Wayne est le symbole de cette Amérique qui s’est créée au prix du sang versé contre un ennemi changeant mais toujours contre un ennemi plus que par une volonté d’être un peuple fort et unis. Autre marque de la justesse de cette vision avec cette citation :

Un noir qui se croit du coté de Gary Cooper se rend compte avec l’âge qu’il est du coté des indiens.

On notera aussi l’évocation de Sydney Poitier et de l’excellent « Dans la chaleur de la nuit » et de sa scène finale. Pour rappel, le film raconte l’arrivée d’un policier noir chargé d’une enquête dans une ville raciste et tisse une forme d’espoir dans l’évolution des rapports notamment au travers de la relation entre le shérif et Poitier. Baldwin marque que la scène finale contraste avec les finales grandiloquents car l’espoir de cette réconciliation semble pour beaucoup impossible. Le ressort de ce raisonnement est alors clair, l’Amérique est un pays en quête perpétuelle d’un ennemi. Noirs et musulmans ne sont qu’une succession de boucs émissaires réprimés sans commune mesure et avec une violence au moins égale à l’incapacité de se pays à s’unir.

Mais l’attaque ne s’arrête pas là en évoquant les frères Kennedy et leur refus d’accompagner une enfant noire lors de la rentrée des classes marquant ainsi leur refus de montrer leur soutien à une population délaissée. Ce passage témoigne du refus de la gouvernance de participer à la résolution de la crise et les propos de Bobby Kennedy (en 1964) sont aussi choquant que…..teintés de justesse :

Maybe in 40 years we will let you be president.

La justesse étant l’évocation de la présidence de Barrack Obama, instant aussi puissant qu’insuffisant pour régler le problème. Il souligne ici avec pertinence le refus des dirigeants de voir la vérité en face et ainsi donner victoire au chaos. Cette impasse politique amène une question : comment sortir de ce marasme ? comment ramener le bon débat sur la table et le résoudre de manière pacifique ? On retiendra cette phrase sublime :

Il faudrait montrer que cracher sur un noir américain c’est cracher sur tout le pays.

Beaucoup pourrait reprocher à Baldwin sa focalisation sur la couleur de peau et affirmer que le problème n’est pas propre à la population noire mais se serait alors faire le jeu du professeur Paul Weiss de Yale :

il y a exagération à tout mettre sur le plan de la couleur de peau.

et Baldwin répond :

J’ai quitté les USA (…) car chaque personne constituait pour moi un risque de mourir.

L’allusion est ici claire et nette : les représentants de la loi sont contre la population noire comme tout un pan de la société. Comment alors être celui que loin veut être en toute quiétude ? Les images de show télévisés avilissants et putassiers devient alors un moyen de donner à la population des clichés dont elle se nourrit. Le problème est alors terriblement dur à expliquer car beaucoup ne le comprennent pas. C’est aussi ce que montrent ces actes inhumains commis par des policiers qui n’hésitent pas à battre une femme, battre un gamin ou tuer un homme de sang froid (on revoit alors l’image de Fruitvale station).

Le documentaire ne manque pas de mettre en lumière les luttes de Malcolm X et MLK qui furent ennemis au départ mais finirent par se retrouver. Leurs assassinants sonnent alors comme des justifications des propos de Baldwin :

ce n’est pas une belle lutte.

Sanglante est la lutte évoquée ici mais le pessimisme n’est pas présent chez cet homme. Le « nègre » est alors une chose dont les américains ont besoin çar ils l’ont inventé. Pourquoi alors avoir inventé cela ? C’est selon Baldwin la question qu’il faut se poser et celle qui amènera un changement salvateur ou du moins une agitation réelle et profitable à cette lutte.

Concernant la forme du film, on ne peut qu’être subjugué par la construction implacable qui mêle des images fortes et des photos sublimes. La juxtaposition est souvent révélatrice (les prisonniers montrés avec un seul homme blancs pour 10 prisonniers noirs), le changement de décor qui renvoie à l’espoir naissant et évidemment la musique. Du blues, du blues rock pour ancre l’identité d’une population quine s’est jamais rabaissée et continue de lutter.

Rare sont les oeuvres qui offrent autant de matière à réflexion. La question que soulève Baldwin est traitée de manière magistrale et sera un terrain plus que propice à la discussion. La lutte ne doit jamais s’arrêter et qu’importe que « President Agent Orange » soit au pouvoir comme le criait Busta Rhymes aux Grammy, l’important est de ne pas abdiquer. Je terminerai par ces mots prononcés le poing levé aux Grammy par Q-Tip :

Resist, resist, resist.

Le prêteur sur gages (1964)

Plus on plonge dans l’univers de Sydney Lumet plus on perçoit la grandeur de son travail. Sa passion pour le cinéma et son perfectionnisme en font un réalisateur modèle pour quiconque voudrait faire du cinéma. Etonnamment, il n’était pas un grand fervent de musique dans les films mais avec le Prêteur sur gages, il fait fis de ses appréhensions en invitant à participer un musicien inexpérimenté dans le monde du cinéma : Quincy Jones. Mais le bon Sydney ne s’arrête pas là, il va mettre en lumière un procédé aussi ingénieux que nuisible de nos jours : le subliminal.

Le film raconte l’histoire de Sol Nazerman un prêteur sur gage qui vit en autarcie émotionnelle tant il semble tout faire pour ne pas se sentir proche des gens. A ce titre la première scène est parfaite tant elle ancre Sol dans sa Sol-itude. Lui est assis dans un transat et ne prête aucune attention à sa famille, ni à ce qu’on lui dit. Les questions alors que l’on se pose sont les suivantes : comment un homme peut-il devenir à ce point isolé du monde ? La réponse est apporté par petites touches et dés les premiers plans. On en revient alors à la musique qui est le point d’ancrage de la réminiscence que va faire resurgir Lumet. Ici, deux mondes s’opposent : l’Europe (ce monde « puant » comme l’appelle Sol et nous verrons pourquoi plus tard) et Harlem (incarné par le Jazz de Quincy Jones). Deux univers opposés par le symbole qu’ils sont : la seconde guerre mondiale pour l’un et le renouveau pour l’autre.

On devine facilement le passé de Sol grâce à l’enchaînement d’images subliminales qui s’immiscent dans la progression narrative de manière efficace et sans être trop tape-à-l’oeil. Cette première image de Sol et sa famille sur fond de musique classique le ramène dans le présent et à sa quiétude actuelle. Acquise au prix d’une déshumanisation apparement nécessaire tant la guerre et le régime nazi l’ont meurtri. Sol a tout perdu durant la guerre et bien qu’il tente d’oublier son passé, des signes sont là : un numéro tatoué sur le bras, des souvenirs ineffables. D’ailleurs ce passage où l’employé de Sol lui demande :

Que dois-je faire pour intégrer cette société secrète (en faisant référence au numéro présent sur le bras de Sol) ?

est teinté d’humour noir de part la réponse du concerné :

Il faut apprendre à marcher sur l’eau.

Diverses petites touches de ce genre apportent la lumière sur le passé de Sol. Les moments d’égarements dont il est victime le transporte inéluctablement dans le passé qu’il a voulu enterré. Le plus discret (et donc le plus réussi des effets) est l’omniprésence de l’ombre des barreaux du magasin de Sol qui se reflète sur lui et rappelle son passé de prisonnier de guerre. L’homme qui a vécu en cage s’en est construit une nouvelle et dépend encore de raclures comme si cette enfermement était pour lui un gage de sureté. La fermeture de Sol est pourtant en totale contradiction avec le lieu où il travaille : l’ancienneté nommé mont-de-piété. En effet, un mont-de-piété avait à l’origine pour mission de faciliter les prêts d’argent, notamment en faveur des plus démunis. Pourtant, la succession de nécessiteux frappants chez Sol ne lui ôte pas même une once de compassion. Preuve en est avec cet homme qui vient souvent dans l’espoir d’être écouté car la vie l’a poussé à l’errance et la solitude et que Sol dénigre sans remords. Ces multiples personnes dans le besoin marquent la volonté de Sol fermer la porte à tout le monde et de ne faire qu’une chose : amasser de l’argent. A ce titre, la première colère de Sol quand son employé lui dit que les juifs sont « faits » pour gagner de l’argent est particulièrement intéressant. Il fait référence aux clichés racistes émanent à l’égard des juifs en évoquant notamment la reconnaissance que ces derniers ne peuvent acquérir seulement de part la puissance financière qui semble être la seule valeur que reconnaisse les gens.

L’évolution de Sol se fait crescendo et en rythme avec la durée des images du passé insérées. Au début du film, les images sont quasi instantanées et s’effacent aussi vite qu’elles sont apparues signe que Sol a oublié quasiment son passé. Mais sa rencontre avec une femme va le pousser a levé la barrière mentale qu’il a créée et libérer ses souvenirs douloureux. Une bagarre dans une cour et un gamin qui se jette sur un grillage lui rappelle les camps et ses hommes qui mourraient en tentant de s’enfuir. La musique se fait l’écho de cela avec l’opposition du thème classique et de la musique d’Harlem. Les deux thèmes jouent leur partition séparément jusqu’à cette scène où Sol révèle son passé totalement. Dans un wagon de métro, il se revoit dans un wagon pendant la guerre criant le nom de son fils qu’il a perdu. Sortant du train, Sol laisse un wagon filer mais surtout il laisse son fils le quitter définitivement. Moment déchirant, cette scène est symptomatique du travail de Sydney Lumet tant elle capte l’essence même du propos véhiculé par le film. Le prêteur sur gage est un film sur l’abandon et la recherche d’une salvation. Sol se perd au grès de ses souvenirs et de ses rencontres. La jointure des thèmes musicaux l’ancre de plus en plus dans Harlem et derrière l’improvisation inhérente au jazz on trouve celle d’un homme qui ne sait plus où va sa vie. Sol est perdu et ce n’est pas cette succession brutale de visages qui va le ramener vers le bonheur. Car quand se confondent les thèmes classiques et jazzy, peut importe la piqure que s’infligera Sol (voir la sublime nouvelle affiche du film), la cassure de l’homme sera irréversible.

La maitrise de Lumet est ici impressionnante tant il parvient à gérer le visuel et le sonore avec intelligence. Lui même parlera avec fierté de ce film qui compte parmi ses plus grandes réussites. Le Prêteur dur gage est une oeuvre de passionné qui traite d’un sujet grave avec un sérieux et une véritable grandeur qui fait la force des grands du cinéma.

Loving (2017)

Sur un porche, deux visages témoignent d’une réserve sans pareil. Richard et Mildred sont comme deux adolescents vivant leur première idylle. Les regards se croisent et aussi tôt s’évitent. Regards fuyants mais coeurs battant la chamade, une annonce est faite. Les Loving vont avoir un enfant et à cette annonce, l’amour irradie et illumine l’écran. C’est sur cette approche minimaliste, intimiste et pudique que Jeff Nichols va réciter une belle partition où il fait de l’amour son propos premier.

Dans l’Amérique des années 50, la course vers la lune est lancée alors que les droits de l’homme sont une notion toujours aussi vague. Le racisme fait partie intégrante de la vie pour une majorité d’américain et la lutte pour les droit civiques est en marche, menée par Martin Luther King. En prenant comme point de départ la lutte d’un coupe qui veut s’unir en dépit de l’interdiction par la loi du mariage interraciale, Jeff Nichols n’entend aucunement proposer un film politique. En effet, de la procédure juridique nous n’aurons que les grandes lignes comme le montre cette scène à la cour suprême où les juges sont là sans que leurs visages soient discernables. Jeff Nichols n’est pas Oliver Stone et la lutte juridique n’est pas son cheval de bataille. Nichols est un humaniste et il continue à explorer l’amour comme il l’a brillamment fait dans Mud ou encore Midnight Special.

La volonté de Nichols s’affirment des la première scène mais le but du couple tient dans cette visite d’un champ désert où Richard dit :

Je vais te construire une maison.

Derrière cela, on lit clairement la volonté d’un homme amoureux d’offrir à sa femme bien plus que des murs et un toit : une vie à deux. Taiseux de nature, Richard a le regard fuyant de celui qui ne veut embêter personne et pouvoir vivre sa vie comme il l’entend. Il travaille sur des chantiers comme un forcené. On notera au passage ce leitmotiv des maisons que construit Rich dont on ne voit que la construction des fondations et qui marque la stagnation de son projet personnel. Sa femme est à son image. Brindille est de celles qui ne pensent pas mériter le bonheur (si tant est que le mérite est son rôle à jouer). Elle aussi a le regard fuyant et ne s’exprime que rarement. Ce duo aussi effacé qu’uni constitue l’une des forces de ce récit tant il est l’antithèse du système auquel il va être confronté. On saluera bien entendu les prestations stratosphériques de Ruth Negga et de Joel Edegerton (qui montre qu’il est bien un grand acteur en devenir).

La construction de Loving obéit à un schéma qui, s’il peut paraitre classique, confronte deux mondes avec une intelligence rare. D’un coté les Loving tentent de mener une vie simple sans jamais vouloir revendiquer quoique ce soit ou crier sur les toits leur colère. De l’autre, l’appareil judiciaire qui tente à tout prix de briser deux vies sous prétexte de suivre une loi absurde. Les Loving sont les gens ordinaires qui demandent simplement à mener une vie décente et à l’abri de tout tumulte. Alors quand l’état de Virginie leur interdit de vivre mariés (pour des prétextes religieux d’une connerie sans pareil), il se retrouve contraint de quitter leur état pendant 25 ans sous peine de finir en prison. Là où le film surprend c’est dans sa chronologie. En effet, c’est seulement 5 ans après leur expatriation à Washington que les Loving (Brindille surtout) vont lancer une procédure contre l’état et s’attaquer à l’abrogation d’une loi désuète grâce à l’aide du mouvement des droits civiques. Les multiples procédures durent plus de 10 ans et le film ne marque ces ellipses que par des phrases, au détour de conversations anodines. Ainsi, le récit de Nichols prend un caractère tout autre car s’il confronte David et Goliath, cette fois-ci David ne veut demande rien à Goliath si ce n’est de le laisser vivre en paix.

La romance de Rich et Brindille est de celles qui font rêver. Les mots sont dérisoires ici et les lignes de dialogues des deux personnages tiennent en quelques lignes. Ce minimalisme est un tour de force incroyable car Nichols réussit à faire passer les choses en jouant sur deux aspects : le regard (celui de Rich dans le bar où la furie le ronge mais ne le brise pas) et l’espace car la camera use de multiples cadrages larges pour marquer par exemple la séparation que crée l’exil du couple. Il suffit au récit de quelques plans pour caractériser ses personnages comme cet avocat qui tente de faire bonne figure avant l’arrivée des Loving ou encore la mère de Rich (dont les aspérités brutes donnent des indices sur l’enfance de ce dernier). Il n’y aura jamais d’effusion de joies dans Loving mais seulement un bonheur contenu et des sourires. On notera notamment cette sublime photo où le couple regarde la télé et rit de bon coeur comme si le bonheur tenait à ces petits moments de la vie que certains considéreraient désuets après des années de mariage. De même, la scène où un appel annonce au couple la victoire contre l’état de Virginie se fait de manière inédite. Brindille regarde son mari qui s’amuse avec ces enfants et sourit. Pas de course vers lui ou de cri. Non, le bonheur lui fait face et l’on comprend qu’elle est comblée.

Ode à l’amour et à la liberté, Loving est le combat du coeur contre l’absurde. C’est aussi une nouvelle victoire pour Jeff Nichols qui montre qu’il est un réalisateur et un scénariste de talent.

Big Little Lies (HBO)

Le fermeture des mentalités et l’omniprésence du sexisme (salaire, misogynie ambiante perpétuée par l’objet télévisuel) laissent à penser qu’un changement radical et salutaire ne pourra se faire que dans un élan de violence salvateur. Faire évoluer les mentalités est une chose ardue car se jouer de l’opinion et faire douter de l’important de certaines luttes est un art que maitrise les gens qui nous gouvernent. En faisant le choix d’une série résolument féministe, Reese Witherspoon et Nicole Kidman montrent qu’une lutte ne se résout pas nécessairement dans le sang mais dans une volonté profonde de mettre en lumière les malheurs et se donner une chance de pouvoir changer les choses.

Imposant un casting remarquable et une direction artistique au top (Jean-Marc Vallée à la réalisation), Big Little Lies a de faux airs de desperate housewives à ceci prêt que la série ambitionne de traiter des violences conjugales et des traumas qui en résultent. Sur ces points la série déstabilisera et donnera envie de décrocher car la trame est orchestrée de manière originale. En effet, la jeune Jane débarque à Monterey (coin ultra-huppé en California) avec son fils Ziggy et tente de s’intégrer dans un milieu à l’atmosphère pesante. Les amitiés se font et défont entre femmes de ouvoir. Qu’elles soient PDG ou avocate, elles occupent une place centrale dans la ville à tel point qu’elles semblent la gouverner. Cette atmosphère donne lieu à une véritable guerre quand Ziggy est accusé d’avoir étranglé une de ces camarades (la fille d’une Laura Dern éblouissante). Naissent alors des tensions qu’un montage astucieux va faire culminer vers des sommets de tensions.

La série nous offre non pas une mais quatre femmes dont on va découvrir les fragilités et forces grâce au miroir qu’est le quotidien. Il y a tout d’abord le personnage central de la série (bien que mise en retrait au début) Céleste incarné par la stellaire Nicole Kidman qui offre à son personnage l’alliage voulu de fragilité et de mystère. Battue par son mari, elle se renferme dans le mensonge (envers elle-même et les autres) et finie par se voiler la face. Evidemment, Jane tiens une place importante et Shailene Woodlay est intéressante dans ce rôle car elle offre une palette large d’émotions conférant une juste appréciable à son personnage. Déjà éblouissante par le passé, Reese Witherspoon est ici au sommet de son art avec un personnage agaçant en apparence mais qui se révèle d’une profondeur insoupçonnée et touchante. Enfin, Laura Dern offre du répondant avec un personnage abominable et d’un narcissisme pathétique. Ajoutons à cela une réserve non négligeable de personnages secondaires pour obtenir un nombre trop important de protagoniste pour un show si court.

Outre sa palette riche en personnages, la série tiens sa force dans sa construction où le travail du réalisateur, du directeur de la photographie et des gens au son est tout bonnement dantesque. Construit sous forme de témoignages, la série débute par des interrogatoires des habitants qui tentent de faire la lumière sur un meurtre dont on ne sait rien et qui ne se révélera qu’à la toute fin. A ce titre, il est important de rappeler qu’un tel MacGuffin aurait ravi un certain Hitch car il n’est pas un prétexte pour tenir en haleine le spectateur (si tel est le cas alors on passe, à mon sens, complètement à coté du propos de la série) mais bel et bien un révélateur (j’y reviendrai plus tard). Commençons alors par la photographie qui magnifie la déjà sublime Monterey avec un éclatement de couleurs propice à une immersion dans cet univers. Mais le véritable éclat est dans la façon de jouer avec cet habillage pour offrir des moments particulièrement poétique (la course de Jane dans le vide est un appel à franchir un pas plus qu’une envie d’en finir). Sans le son, tout cela volerait en éclat car le rapport à ce dernier est ici sidérant de justesse notamment dans les deux derniers épisodes tant la série parvient à imprégner son propos dans l’esprit sans sombrer dans des palabres absconses. Limage la plus marquante reste celle de la révélation finale. Jouant sur le hors-champs, le son se fait l’écho de ce que l’on doit retenir et non pas de ce que l’on voit. Plus précisément et sans gâcher la surprise, l’image laisse place rapidement au visage de la personne morte mais si on prête l’oreille on entend un son qui marque la continuité et qui clame ainsi que cette mort n’est pas la fin mais le début d’une nouvelle donne. Terminons par la réalisation de Jean-Marc Vallée qui offre un travail remarquable dans son approche des personnages. Cadrages et plans serrés sont ses armes de choix pour marquer la faiblesse ou la force de ces femmes.

Quant au propos, il est mis en lumière de manière intéressante. Les violences subites par Jane et Céleste trouvent un écho naturel car elle se rejoignent dans le mutisme dont elles font preuve. Victimes elles se refusent à se considérer en tant que telles. Ce final éprouvant sonne pourtant comme l’espoir qu’elles cherchaient l’une et l’autre séparément car en plus d’avoir un ennemi commun, elles se trouvent avoir un penchant naturel pour se considérer comme fautive. L’élan final où ces femmes se retrouvent unis sous la même bannière sonne comme un message porteur d’espoir et de symbolisme. Mères de familles, elles sont avant-tout les mères de cette ville car elles règnent sans partage mais avec sagacité et le brin de folie nécessaire. Si féminisme est un mot détourné parfois, il trouve sa signification première et sa volonté première : rétablir l’équilibre que l’on doit aux femmes. A ce titre, espérons que personne ne voit dans le final un plaidoyer pour la violence car si tel était le cas la série se serait conclut sur le visage de la personne morte. Ici, et de manière particulièrement astucieuse, la série va au-delà de cela pour offrir l’espoir auquel les victimes ont droit.

Evidemment, la série est loin d’être parfaite. Tout d’abord, le tout est trop court pour prétendre à une forme quelconque de complétude car certains personnages auraient mérité un traitement plus en profondeur (les enfants, les maris). Ensuite, la bascule opérée à mi-saison, bien que salvatrice, résonne comme expéditive car elle enclenche rapidement vers le final.

Bien que souffrant de baisses de régimes lourdes et d’un format inadapté, Big Little Lies a un mérite celui de mettre le féminisme en lumière de manière brillante et d’offrir un show de qualité.