L’arrivée de Moses à cet enterrement en dit long sur l’homme. Propre sur lui en apparence, il vole un bouquet sur une tombe pour en couvrir une autre et se livre à nous comme étant un homme sans scrupule. Il se joint à un cortège minime où un enfant vient de perdre sa mère. Partant d’une vague ressemblance physique, les premières questions tournent autour de savoir si cet homme est le père de l’enfant. Sans avoir eu le temps de vraiment peser le pour et le contre, un duo se forme et plonge au coeur d’une Amérique meurtrie par la crise économique.

En faisant le choix du noir et blanc, Peter Bogdanovich ancre son récit dans un cadre historique des plus intéressants. Ainsi, les multiples plans dans les premiers scènes renvoient directement à une époque dure pour la plupart des gens comme le montre ses familles sur le bord de la route errant tels des damnés. Le choix visuel trouve aussi sa résonance dans les premiers plans où Addie trône devant une gare et une station service déserte telle une statue. Ici, on notera la puissance de la mise en scène qui ancre son propos avec élégance et finesse. Les multiples références à Roosevelt imprègnent le récit d’une touche sociale qui rapproche le film d’oeuvres phares sur cette période (on pense aux raisins de la colère notamment).

De ce canevas clivant, le film tire un road movie atypique où font équipe un escoc et une jeune fille. Le partenariat entre Addie et Moses a ceci de spécial qu’il n’y a pas de relation adulte/enfant tant Addie semble mature pour son jeune âge comme le montre ses scènes où elle aide Moses a vendre des bibles en mentant avec intelligence pour apitoyer les gens ou encore lors de son plan pour piéger la femme dont s’est épris Moses. A contrario, la scène où elle fait tout pour ne pas arnaquer une pauvre femme qui lutte pour élever ses enfants marque des qualités humaines rares pour une enfant de 9 ans. Ainsi, Addie est un symbole : celui des enfants de l’époque, poussés dès le plus jeune âge dans la vie d’adulte car l’innocence et l’insouciance sont parmi les premières victimes de la grande dépression. De son côte, Moses, sous ses grands airs d’arnaqueur, a le coeur généreux comme le montre sa volonté de vouloir s’extirper de sa condition précaire et douteuse. Sa rencontre avec une femme le montre car il laisse entrevoir le lacunaire de son existence dans laquelle il est souvent seul face au quotidien, démuni et sans attache émotionnelle.

Le film interroge aussi la notion de filiation au travers de cette fameuse ressemblance entre l’homme et la fille. Cette réplique qui revient tout du long

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cache en réalité l’affection que ne peuvent s’avouer Moses et Addie. Celle-ci née durant les premières arnaques et culmine dans cette scène finale où le duo cours après un camion déjà partie qui symbolise la course après le temps perdu. Si le film ne s’attarde pas sur cette notion, on notera que la volonté de définir la parenté comme le fait d’élever un enfant et l’aider à traverser l’adolescence pour le conduire vers l’âge adulte est faite par petite touche : l’achat d’une robe pour Addie, les arnaques pour gagner sa vie ou encore les discussions sur Roosevelt et la crise sont autant d’éléments qui aident Addie à mieux comprendre le monde l’entourant. Si Moses n’est peut être pas le père biologique d’Addie, il est en revanche un véritable père pour cette enfant perdue dans un monde qui l’est aussi.

La barbe à papa est une oeuvre sublime et témoin d’une époque. Derrière son exquis duo, le film recèle des trésors de moments magiques et touchants.

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