Split (2017)

En voyant Le dernier maitre de l’air ou encore After Earth, on se demande comme il est possible que le réalisateur de Signes, Le Village et Sixième sens puisse à ce point louper un film. S’il alterne le bon, l’excellent et le médiocre, Shyamalan reste un grand réalisateur sans aucun doute possible. Avec Split, l’homme renoue avec le sublime pour offrir une oeuvre d’une puissance folle.

L’introduction amorce un récit double avec une précision d’horloger. D’un coté, la jeune Casey semble marginale et les rumeurs sur son compte créées un mystère autour d’elle, la rendant spéciale. De l’autre, le ravisseur a ceci de spécial qu’il est aussi méticuleux dans son kidnapping que perdu en apparence tant il agit étrangement. Nait alors un double récit sous forme de conte avec la captivité de 3 adolescentes servant de toile de fond à l’exploration du passé nébuleux de Casey et la découverte de Kevin, l’homme aux 23 personnalités.

Commençons par la découverte qui nait de cette visite de Kevin chez son médecin. Un escalier en colimaçon est choisi par Shyamalan qui imprime sa volonté avec cette symbolique rotative. Prenant tour à tour le sens de stagnation (avec le plan de l’escalier vue de haut puis en contre-plongée) mais aussi de la passation de pouvoir entre identités puis, grâce à ces multiples rappels dans le film, sonnant comme l’amorce un retour dont on ne comprendra la signification qu’à la fin, le réalisateur joue sur des micro-détails pour monter son univers. Ainsi, Kevin se révèle être habité par des entités qui prennent tour à tour la lumière. Ici, ce mot renvoie au contrôle de Kevin. Et c’est justement là qu’est l’un des deux enjeux du film car ces entités évoquent l’arrivée d’un être venu tout droit de l’imaginaire : une bête aux capacités physiques surhumaines. Cette promesse (qui pourrait avoir l’air d’un McGuffin) se révèle être entêtante car Shyamalan créé une légende autour de cet être et nous mène aux confins du possible. A ce titre, on ne peut qu’être subjugué par la technique du maitre. Contre-plongée et gros plan sont les deux armes principales qui donnent aux personnalités leurs spécificité et sèment le doute chez nous : nous mène-t-on en bateau avec cette fable ou alors l’impossible va-t-il se réaliser ? Pour exemple, les gros plans sur Hedwig pour l’infantiliser et le faire passer pour un fou ou encore les plans plus larges pour Dennis qui incarne le serein et le consciencieux impriment cette volonté de créer une atmosphère nébuleuse faite de doute et de magie. Shyamalan ne délaisse jamais sa réalisation tant il s’échine à nous faire vibrer. Au fur et à mesure des révélations faites par Kevin, cette impression constante de ne pas comprendre ce qui se passe se transforme pour muer en un déni de ce vers quoi l’on se dirige et pour peu que l’on se laisse embarquer, le voyage est fait de tension et d’émotion. Une porte entre-ouverte, une vue FPS sont autant de petits éléments qui prennent tour à tour une importance capital car alors l’on cherche à voir ce que l’on croit invisible, le réalisateur nous donne à voir autre chose et instaure un climat de peur et de défiance saisissant dans les moments cruciaux.

Evidemment, le film ne se limite pas à l’exceptionnelle prestation de James McAvoy car la puissance du récit tient aussi dans la découverte de la jeune Casey. Si trois filles sont enlevées, deux d’entre elles ne sont là que pour des raisons scénaristiques évidentes. En effet, Casey sème un trouble Shyamalanesque car elle incarne l’essence même de son cinema. Casey est marginale, traine un passé lourd et semble destinée à vivre des choses extraordinaires. Le traitement de son comportement renvoit à celui de Kevin avec ces gros plans évocateurs et surtout ses réminiscences. Que l’on ne s’y trompe pas, en faisant le choix de deux trames Shyamalan prépare le terrain à une jonction aussi inattendue que remarquable d’ingéniosité. Nous découvrons le passé de Casey par bribes avec au départ l’impression qu’elle est une guerrière affutée pour se révéler être au final un ange déçue. Contée du point de vue de Casey, la captivité prend des formes diverses avec tour à tour la peur des premiers instants puis la recherche d’une échappatoire et surtout une énorme dose de défaitisme. Derrière le mysticisme apparent se cache, en réalité, une volonté de confronter deux univers sans pour autant les imbriquer parfaitement. La timeline de Kevin a ceci de spécial qu’elle est composée de 23 personnages mais se révèle être dictée par un objectif commun, l’arrivée d’un être hors-norme. De l’autre Casey se révèle être une enfant spéciale et sur ce point les deux êtres se rejoignent pour finalement offrir un final plein de promesses. On notera tout de même quelques menus défauts qui pourront gâcher l’aventure avec notamment cette fin qui s’étire un brin trop longtemps et risque de faire décrocher une partie des spectateurs.

Avec Split, nous assistons au retour du grand Shyamalan qui nous offre un conte comme lui seul sait le faire. En créant une légende et en proposant un film maitrisé, il nous prouve qu’en dépit de certains films ratés, il est un réalisateur Incassable.

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La barbe à papa (1973)

L’arrivée de Moses à cet enterrement en dit long sur l’homme. Propre sur lui en apparence, il vole un bouquet sur une tombe pour en couvrir une autre et se livre à nous comme étant un homme sans scrupule. Il se joint à un cortège minime où un enfant vient de perdre sa mère. Partant d’une vague ressemblance physique, les premières questions tournent autour de savoir si cet homme est le père de l’enfant. Sans avoir eu le temps de vraiment peser le pour et le contre, un duo se forme et plonge au coeur d’une Amérique meurtrie par la crise économique.

En faisant le choix du noir et blanc, Peter Bogdanovich ancre son récit dans un cadre historique des plus intéressants. Ainsi, les multiples plans dans les premiers scènes renvoient directement à une époque dure pour la plupart des gens comme le montre ses familles sur le bord de la route errant tels des damnés. Le choix visuel trouve aussi sa résonance dans les premiers plans où Addie trône devant une gare et une station service déserte telle une statue. Ici, on notera la puissance de la mise en scène qui ancre son propos avec élégance et finesse. Les multiples références à Roosevelt imprègnent le récit d’une touche sociale qui rapproche le film d’oeuvres phares sur cette période (on pense aux raisins de la colère notamment).

De ce canevas clivant, le film tire un road movie atypique où font équipe un escoc et une jeune fille. Le partenariat entre Addie et Moses a ceci de spécial qu’il n’y a pas de relation adulte/enfant tant Addie semble mature pour son jeune âge comme le montre ses scènes où elle aide Moses a vendre des bibles en mentant avec intelligence pour apitoyer les gens ou encore lors de son plan pour piéger la femme dont s’est épris Moses. A contrario, la scène où elle fait tout pour ne pas arnaquer une pauvre femme qui lutte pour élever ses enfants marque des qualités humaines rares pour une enfant de 9 ans. Ainsi, Addie est un symbole : celui des enfants de l’époque, poussés dès le plus jeune âge dans la vie d’adulte car l’innocence et l’insouciance sont parmi les premières victimes de la grande dépression. De son côte, Moses, sous ses grands airs d’arnaqueur, a le coeur généreux comme le montre sa volonté de vouloir s’extirper de sa condition précaire et douteuse. Sa rencontre avec une femme le montre car il laisse entrevoir le lacunaire de son existence dans laquelle il est souvent seul face au quotidien, démuni et sans attache émotionnelle.

Le film interroge aussi la notion de filiation au travers de cette fameuse ressemblance entre l’homme et la fille. Cette réplique qui revient tout du long

You owe me 200 dollars.

cache en réalité l’affection que ne peuvent s’avouer Moses et Addie. Celle-ci née durant les premières arnaques et culmine dans cette scène finale où le duo cours après un camion déjà partie qui symbolise la course après le temps perdu. Si le film ne s’attarde pas sur cette notion, on notera que la volonté de définir la parenté comme le fait d’élever un enfant et l’aider à traverser l’adolescence pour le conduire vers l’âge adulte est faite par petite touche : l’achat d’une robe pour Addie, les arnaques pour gagner sa vie ou encore les discussions sur Roosevelt et la crise sont autant d’éléments qui aident Addie à mieux comprendre le monde l’entourant. Si Moses n’est peut être pas le père biologique d’Addie, il est en revanche un véritable père pour cette enfant perdue dans un monde qui l’est aussi.

La barbe à papa est une oeuvre sublime et témoin d’une époque. Derrière son exquis duo, le film recèle des trésors de moments magiques et touchants.