Se construire en tant qu’homme, et plus généralement en tant que personne, est une étape aussi cruciale qu’ardue. Pour Little, Chiron et Black, cette lutte s’inscrit malheureusement dans la durée tant les obstacles et la dureté de la vie les poussent à se cacher voire à se renier. Composé de trois parties faisant état de périodes particulières et importantes dans la vie d’un homme, Moonlight ambitionne de traiter de la vie dans l’Amérique des années 80 en abordant les malheurs crées par le traffic de drogue et la difficulté de vivre sa sexualité.

Dès les premières minutes, le film impose un constat implacable. Certains quartiers de Miami sont la propriété des dealers à l’image de Juan qui semble presque être un directeur d’entreprise puisqu’il dirige un important réseau et vient au contact de ses sous-traitants au grand jour sans même se cacher. Pendant ce temps-là, Little essaye d’échapper à une raclée promise par ses petits camarades de classe. Penaud, le regard baissé, on le devine fragile et déjà abimé par la vie. Dans les yeux de Little, on lit tout ce que l’on a besoin de savoir sur ce personnage : un enfant victime de son environnement néfaste qui se confond dans le mutisme. La rencontre Juan/Little offre au film des moments particulièrement beaux avec cette baignade en mer où la liberté et le bonheur envahissent Little. La découverte de la mère de Little offre un regard particulièrement pertinent sur les ravages de la drogue causés par Juan dont la bienveillance revêt alors une saveur particulière puisqu’il fournit la mère de Little en crack. Cette découverte bouleverse alors non seulement la relation entre Little et Juan mais aussi et surtout le spectateur tant la scène est simple et émouvante. C’est d’ailleurs un travail d’écriture remarquable que de faire passer autant d’émotions avec très peu de mots. Car c’est au tour d’un débat à table avec Juan que Little ose demander :

What’s a fag’ ?

Phrase qui ne laisse planer aucun doute quant à l’orientation sexuelle (naissante) de l’enfant.

Nait alors de cette découverte Chiron, un adolescent qui se cherche et lutte encore contre les moquerie des autres. Moqueries tournées vers ses tendances sexuelles. Chiron aime les garçons mais il ne peut se résoudre à l’affirmer et à vivre un amour sincère car son quartier, son entourage et son enfance sont autant de signes qui lui rappellent que sa vie ne peut être faite de bonheur. La lente décrépitude de sa mère et la disparition de Juan le pousse encore plus à vivre en marge et à ne pouvoir s’affirmer. Cette seconde partie brille de part sa construction qui joue habilement sur une forme de claustrophobie émotionnelle avec cette scène où la mère de Chiron lui hurle dessus sans que l’on ne puisse entendre ce qu’elle dit. La volonté de la scène est claire car ce moment est un coup de poignard dans le coeur de Chiron et son seul regard suffit à faire passer le message au spectateur. Moonlight fait dans cette partie de l’indicible une force motrice implacable qui culmine dans un plan séquence tétanisant et de construction et de symbolique. En effet, la raclée prise par Chiron lance un changement que le scénario sacralise via cet évier remplit de glaçon où Chiron plonge pour devenir Black.

Bijou absolu d’écriture, cette transition frappe en plein coeur quand on découvre ce qu’est devenu Chrion. Un monstre à la musculature imposante que les différents bijoux (dents en or comprises) transforment en un sosie de Juan. En effet, il gère aussi un traffic de drogue important. Ici, l’on comprend que Black a refusé de devenir autre chose que celui qu’il aimait avant de mépriser. Ce père de substitution qui lui offrait par moments un havre de paix où il pouvait être celui qu’il voulait. Diverses scènes viennent éclairer le devenir de Black avec ces insomnies qui trahissent son mal être profond. On notera cette scène avec sa mère où le temps d’une discussion, un espoir nait : celui de voir cet homme enfin heureux mais son mal être est viscéral comme inscrit en lui et les larmes de Black sont celles d’une personne détruite de manière quasiment irréversible.

Evidemment, on notera l’exceptionnel travail des acteurs dans ce film avec Mahershala Ali et Naomie Harris en tête qui font du film une oeuvre percutante émotionnellement. Le travail de Barry Jenkins est aussi à louer tant il offre une variété remarquable de couleurs à sa réalisation avec un habile sens de la gestion du cadre qui fait de certaines scènes des pièces de maitre (On notera par exemple la sublime scène du verre de jus d’orange de Little avec Juan et ce découpage poignant où Little sort du cadre comme il sort de la vie de Juan. Cette scène verse dans une symbolique annonciatrice et parfaitement cadencé). On ne pourra être qu’impressionné par la qualité du scénario qui a saisi parfaitement la façon de faire évoluer ses personnages en inscrivant leurs courbes évolutives dans un cadre commun ou encore les qualités d’écriture des scènes cruciales où les mots n’ont pas leurs places.

Moonlight est un récit sur la construction de soi qui a des qualités cinématographiques rares de nos jours. Pour peu qu’on ne soit pas déboussolé par sa froideur et son austerité pesante par moments, le film est assurément une oeuvre phare de cette année 2017.

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