Faire de la loose le moteur de projets innovants est une tache aussi paradoxale qu’ardue. Si Orel et Gringe ont réussi avec la sympathique série Bloqués à s’inscrire dans la durée, avec un format et un cadre d’apparences limités (3 minutes par épisode environ et un thème dominant), la transposition de leur univers au cinéma paraissait une entreprise hautement risquée. Pourtant, Comment c’est loin témoigne d’une intelligence et d’un savoir-faire troublant de justesse.

Orel et Gringe ont 30 ans et une vie à la stabilité digne d’un tabouret à un pied. Ils baignent dans un quotidien lacunaire à l’instar de leur carrière dans le rap. En témoigne l’introduction où l’on découvre les deux compères s’amusant pendant les heures de travail d’Orel. On comprend d’emblée que ces deux hommes sont à un tournant de leurs existences et que s’ils ne se ressaisissent pas, ils passeront à côté, non pas seulement d’opportunités, de leurs vies. C’est dans ce mince espace que se tient le film : proposer une oeuvre sur la remise en question, sur un destin gâché par un manque de volonté et plus généralement par un manque de confiance en soi.

Le projet d’Orel et Gringe véhicule un potentiel que l’on entrevoit grâce au percutant Freestyle Radio Phoenix où le duo fait montre d’un flow à rendre asthmatique un tube de ventoline tant la graduation du morceau fait dans l’accélération. Mais à cette promesse véhiculée par ce morceau se heurte la réalité. Orel et Gringe remettent tout au lendemain, se confondent pour finir par se perdre dans un quotidien morose. Il est vrai que la ville de Caen, charmante au demeurant, offre moins d’opportunités d’emplois qu’une ville comme Paris mais ceci ne saurait justifier le manque de volonté des deux hommes (c’est d’ailleurs le rôle du personnage de l’avocat qui en dépit de son heurt au racisme dans l’emploi, ne lâche rien et se bat pour trouver un travail). On notera d’ailleurs évite l’écueil de présenter une ville de province en usant de clichés éhontés et datés. La loose qui accompagne le duo se voit aussi dans leur fréquentation avec l’excellent Declau (Le plombier dans Bloqués, épisode 98) ou encore le gérant de l’hôtel où bosse Orel (un raciste pathétique).

Le propos du film déroule alors une trame convenue mais qui se montre intéressante dans sa façon d’aborder l’introspection. En effet, le destin semble ici se plier pour donner à Orel et Gringe une chance de vivre leur rêve avec ces deux producteurs qui leurs offrent sur un plateau un avenir dans le rap. Mais ce n’est pas tant l’opportunité, ni le talent qui manquent mais bel et bien le courage de se lancer, l’envie de croire en soi. Si de nos jours la dépression grandit et s’est imposée comme l’un des grands mal de notre époque nul doute qu’une bonne part de ce mal se joue face à soi-même. La confiance en sa réussite personnelle est pour certain un questionnement incessant qui bride et affaiblit le potentiel. Ici, ce point est abordé avec savoir faire avec les nombreuses excuses/sorties et la personnalité des deux héros (Orel qui subit et Gringe qui se cherche) qui repoussent la mise en route du morceau que doivent écrire les Casseurs Flowters.

Emmené par une Bande-originale remarquable de justesse avec des titres comme Wondercash ou le très juste Inachevés, Comment C’est loin dépeint bien plus que la vie d’un duo naissant mais sonne comme un film sur une génération qui se délaisse en faisant le choix de ne pas en faire ou en se laissant abattre trop vite.

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