La La Land (2017)

Avec Whiplash, Damien Chazelle réalisait trois performances notables. Il faisait de Miles Teller un acteur crédible le temps d’un film (maintenant l’effet s’est estompé car Miles est rangé dans la catégorie meuble de cinéma tant son impassibilité et manque d’expression ternissent son jeu). Ensuite, il transposait le grandiose Vernon Schillinger dans un univers musical et offrait à l’excellent J.K Simmons un rôle à la hauteur de son talent. Enfin, il faisait de la musique le moteur d’une quête personnelle et spirituelle au rythme d’une batterie infatigable qui se faisait le reflet des coup de boutoirs, pain quotidien du duel entre Simmons et Teller, avec en prime une belle mise en valeur du jazz. Avec La La Land, Chazelle se risque à la comédie musicale avec un duo d’acteurs que l’on n’attendait pas là.

En effet, Ryan Gosling n’est pas connu pour être l’acteur le plus expressif au monde (bon ce n’est pas Ben Affleck non plus…ni Miles Teller) mais il semble depuis plusieurs rôles avoir trouvé un style qui lui va comme un gand. On pense évidemment à sa prestation dans l’excellent The Nice Guys où il excelle en flic raté. Ici, il reproduit certaines de ses facettes et parvient à briller à l’écran sans être toutefois convaincant dans les moments cruciaux. Face à lui, la solaire Emma Stone étonne et ébloui. Elle a cette capacité, qu’ont peu d’actrices, à parler avec ses yeux tant elle parvient à rendre dispensable les dialogues à l’instar d’une Amy Adams (Voir Big eyes ou Premier Contact). Star incontestable du film, ce duo est en parfaite osmose et offre à La La Land une force indubitable.

Les qualités de La La Land ne sauraient se limiter à cela tant le film propose une multitude d’idées intéressantes. Tout d’abord, le propos du film n’est pas sans rappeler le légendaire et grandiose Chantons sous la pluie de Stanley Donnen. En effet, les première minutes ne trompent pas avec cette effervescence de couleurs couplée à un mouvement perpétuel où la danse s’immisce au premier plan. Premier point fort de Chazelle qui fait montre d’une maitrise du plan séquence saisissante en slalomant parmi les voitures avec une grâce rare. Pour en revenir au propos, il est distillé au compte-goutte avec tout d’abord la naissance de cette histoire d’amour à laquelle on veut croire durant tout le film. Mais Chazelle se fait l’héritier de Donnen en mélangeant une ambiance 50’s à un modernisme aussi anachronique que bien pensé. En effet, les tenues de Gosling, les soirées qui sonnent rétro ou la voiture de Gosling tout nous renvoit dans le passé alors que l’omniprésence des portables donne à penser que l’histoire se passe de nos jours. Ressurgit alors le véritable propos du film, l’évolution des modes au travers de celles du jazz et l’histoire d’amour entre les héros. C’est ce que John Legend dit en évoquant la rupture entre puristes du jazz et l’évolution de la musique grâce aux nouvelles technologie (voir la scène avec la MPC). L’histoire d’amour trouve son évolution dans les deux carrières dissymétriques de Seb et Mia qui commencent par rêver à leur avenir avant de se heurter à la dure réalité du métier. D’ailleurs sur ce point, on notera la rupture technique dans la réalisation de Chazelle qui instaure au début une multitude de passages musicaux en faisant usage de plans séquences pour passer de Seb à Mia comme pour marquer le lien qui les unit. Mais quand le duo se fissure (la scène du repas), les coupes sont franches et les scènes musicales ont pratiquement disparu comme pour nous faire retomber su terre.

Derrière le cadre insaturée par Chazelle avec ces décors de cinéma d’antan, cette musique Jazz à l’ancienne et les claquettes de Seb, on voit se dessiner les contours d’une mélancolie profonde qui culmine dans cette scène finale. Il est vrai que la finalité du propos coule de source mais ne dénote pas. Ni l’amertume, ni les regrets n’ont leurs places car la chose a été vécue avec passion et joie. Sur ce point, le film se rapproche de Casablanca (auquel il est fait allusion plusieurs fois) avec notamment ce morceau de piano que joue Seb et qui rappelle (pas dans sa composition mais dans sa symbolique) le sublime As time goes by.

Avec La La Land, Damien Chazelle signe un film remarquable de technique qui transpire la passion du cinéma et de la musique. On pourra éventuellement regretter quelques menus défauts qui ne ternissent aucunement cette épopée qui, si elle est teintée d’une mélancolie profonde, réchauffe le coeur er remplit les yeux d’étoiles.

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Django Unchained (2012)

S’il est un reproche que l’on entend souvent à l’égard de Quentin Tarantino, c’est bien la violence exacerbée présente dans ses oeuvres. Cette dernière semble être l’un des arguments les plus utilisés pour exprimer un rejet voire une raison de trouver les oeuvres de cet homme stupides et/ou dénuées de substance. Pourtant, l’homme a prouvé à de maintes reprises sa maitrise technique, narrative et émotionnelle. L’approche qu’a Tarantino du cinéma est viscérale et se ressent dans chacune de ses oeuvres. Qu’il parle d’amour dans Kill Bill, rende hommage au cinema d’antan dans Boulevard de la mort ou qu’il refasse l’histoire dans Inglorious Basterds, il n’a de cesse de proposer de nouvelles choses. Avec Django, il offre au cinéma, outre une relecture de la vie d’un esclave particulièrement jouissive, un de ses plus grands western.

C’est dans le froid nocturne qui précède la guerre de sécession que s’ouvre l’une des oeuvres les plus percutantes de Quentin Tarantino. Affublé d’une charrette sur laquelle branlotte une dent dont l’instabilité traduit celle de son cochet, King Schultz débarque dans la vie de Django au son d’une pétoire qui troue la peau et fait jaillir le sang à profusion. Dès cette scène apparait la volonté de Tarantino, ne pas baigner dans un film qui se prend trop au sérieux en distinguant le scène de violences sous forme de défouloir de celles qui renvoient à la réalité de l’Amérique esclavagiste. Il installe ainsi dans son récit un propos double. D’une part, l’esclavagisme avec un traitement graphiquement saisissant (les combats de Mandingues, le chien qui dévore un homme) où le réalisme traduit une volonté de montrer les horreurs comises par les esclavagistes. D’autre part, il y a l’exutoire à base de sauce tomate à l’instar de cette scène suspendue dans le temps où Django se transforme en machine à tuer sur un fond musicale divin ou encore la chasse des frères Brittle. Cette dichotomie de violence propose une balance parfaite entre une volonté de ramener en surface des événements trop souvent oubliés et le plaisir promis au spectateur.

A ce titre, la partition musicale est un bijou dans sa construction. Si on note évidemment l’hommage au Django de Corbucci, c’est surtout la teinte rap/r’n’b/funk qui dénote et ensorcèle. Qu’il s’agisse de Django chevauchant sur une musique totalement anachronique ou d’une chevauchée du KKK (même si celui-ci n’est fondé qu’en 1865) sur un morceau de Verdi soulignant l’opposition entre l’arrivage massif des cagoules blanches et l’absurdité de leur attaque, tout dans la bande-originale témoigne d’une maitrise totale de la chose. Emmenée notamment par l’immense Ennio Morricone, la musique est une signature qui donne à l’oeuvre une grandeur accrue.

Cependant, on ne saurait limiter le film à sa grandiloquence, ses gunfights savoureux et des qualités narratives indéniables. En effet, le travail technique est bluffant tant par la gestion du cadre que le montage. Commençons par le montage qui suit la logique d’Inglorious Basterds en proposant un découpage en deux parties. D’une part, la construction du personnage de Django et surtout celle de sa légende au travers du récit de Siegfried. Habillement mise en scène, cette première partie laisse place à un travail fin sur le cadrage où Tarantino excelle. Pour preuve, cette scène où le duo aguerri King/Django sort du cadre et rappelle le temps d’un plan La prisonnière du désert avec son plan d’introduction servant aussi de conclusion (les deux hommes sortent de l’ombre tels des vengeurs) ou encore la montée en tension avec la mort des frères Britlle et en parallèle le passé de Django qui ressurgit. La seconde partie est versée dans le brutal avec une vision sans concession de l’esclavagisme au travers de l’immonde Monsieur Candy campé par un impressionnant Leonardo Di Caprio. Entre scènes où la violence est suggérée (les chiens ou le combat de Mandingues) et les scènes de gunfights où la violence verse dans l’absurde (le vol plané de la soeur de Candy), cette partie est un modele d’écriture avec une gestion des climax préliminaires au final explosif remarquable. On appréciera le jeu du chat et de la souris entre Candy et Schultz qui profite de dialogues savoureux.

Avec ce film, Quentin Tarantino offre au cinéma l’un de ces westerns les plus flamboyants et les plus jouissifs. Plus extreme qu’un film de Sergio Leone, plus violent qu’un film de Sam Peckinpah et plus fou que n’importe quel film, Django Unchained est un film unique qui me rappelle pourquoi j’aime tant le cinéma.

Comment c’est loin (2015)

Faire de la loose le moteur de projets innovants est une tache aussi paradoxale qu’ardue. Si Orel et Gringe ont réussi avec la sympathique série Bloqués à s’inscrire dans la durée, avec un format et un cadre d’apparences limités (3 minutes par épisode environ et un thème dominant), la transposition de leur univers au cinéma paraissait une entreprise hautement risquée. Pourtant, Comment c’est loin témoigne d’une intelligence et d’un savoir-faire troublant de justesse.

Orel et Gringe ont 30 ans et une vie à la stabilité digne d’un tabouret à un pied. Ils baignent dans un quotidien lacunaire à l’instar de leur carrière dans le rap. En témoigne l’introduction où l’on découvre les deux compères s’amusant pendant les heures de travail d’Orel. On comprend d’emblée que ces deux hommes sont à un tournant de leurs existences et que s’ils ne se ressaisissent pas, ils passeront à côté, non pas seulement d’opportunités, de leurs vies. C’est dans ce mince espace que se tient le film : proposer une oeuvre sur la remise en question, sur un destin gâché par un manque de volonté et plus généralement par un manque de confiance en soi.

Le projet d’Orel et Gringe véhicule un potentiel que l’on entrevoit grâce au percutant Freestyle Radio Phoenix où le duo fait montre d’un flow à rendre asthmatique un tube de ventoline tant la graduation du morceau fait dans l’accélération. Mais à cette promesse véhiculée par ce morceau se heurte la réalité. Orel et Gringe remettent tout au lendemain, se confondent pour finir par se perdre dans un quotidien morose. Il est vrai que la ville de Caen, charmante au demeurant, offre moins d’opportunités d’emplois qu’une ville comme Paris mais ceci ne saurait justifier le manque de volonté des deux hommes (c’est d’ailleurs le rôle du personnage de l’avocat qui en dépit de son heurt au racisme dans l’emploi, ne lâche rien et se bat pour trouver un travail). On notera d’ailleurs évite l’écueil de présenter une ville de province en usant de clichés éhontés et datés. La loose qui accompagne le duo se voit aussi dans leur fréquentation avec l’excellent Declau (Le plombier dans Bloqués, épisode 98) ou encore le gérant de l’hôtel où bosse Orel (un raciste pathétique).

Le propos du film déroule alors une trame convenue mais qui se montre intéressante dans sa façon d’aborder l’introspection. En effet, le destin semble ici se plier pour donner à Orel et Gringe une chance de vivre leur rêve avec ces deux producteurs qui leurs offrent sur un plateau un avenir dans le rap. Mais ce n’est pas tant l’opportunité, ni le talent qui manquent mais bel et bien le courage de se lancer, l’envie de croire en soi. Si de nos jours la dépression grandit et s’est imposée comme l’un des grands mal de notre époque nul doute qu’une bonne part de ce mal se joue face à soi-même. La confiance en sa réussite personnelle est pour certain un questionnement incessant qui bride et affaiblit le potentiel. Ici, ce point est abordé avec savoir faire avec les nombreuses excuses/sorties et la personnalité des deux héros (Orel qui subit et Gringe qui se cherche) qui repoussent la mise en route du morceau que doivent écrire les Casseurs Flowters.

Emmené par une Bande-originale remarquable de justesse avec des titres comme Wondercash ou le très juste Inachevés, Comment C’est loin dépeint bien plus que la vie d’un duo naissant mais sonne comme un film sur une génération qui se délaisse en faisant le choix de ne pas en faire ou en se laissant abattre trop vite.