Obel, masquée.

De la figure impassible de la couverture de Philarmonics (son premier disque) en passant par le tellurique Aventine, on penserait qu’après 6 ans la danoise Agnes Obel se serait révélée à nous voire qu’on serait un peu plus familier avec l’artiste. Pourtant, il n’en est rien. Agnes Obel est diamétralement opposée au citoyen de verre qui sert de titre à son nouveau disque. Discrète, élégante et froide d’apparence, à l’instar de sa posture façon Tippi Hendren (elle est une fan d’Alfred Hitchcock) sur la pochette de Philarmonics, Agnes Obel affiche une austérité émotionnelle qui n’est qu’un apparat dont elle fait fit pour peu qu’on écoute sa musique. Trois ans après le divin Aventine, elle revient avec Citizen of Glass, un disque d’une richesse rare, en phase avec son époque et qui, derrière sa structure métallique et froide, cache une mécanique de précision doublée d’une réflexion sociétale intéressante.

Agnes Obel a seulement trois disques à son actif et pourtant on pourrait la considérer sans difficulté comme l’une des plus grandes artistes de notre époque tant elle maitrise son sujet. Philarmonics, pour celles et ceux qui ne se sont pas jetés dessus, était une odyssée qui mariait à merveille la mélancolie et des élans poétiques à faire rêver les moins rêveurs. Du classique Riverside, où la douce voix de la danoise s’associe à un piano manié tout en légèreté, en passant par le virevoltant Falling, Catching où la mélodie s’envole, tombe puis décolle, on est porté au grès d’une inspiration artistique enivrante de poésie.

Avec Aventine, le changement parait quasiment radical. Teintée d’orange, la pochette du disque eclipse le visage de la danoise qui s’offre à nous dans un registre changeant. Les morceaux Chord Left, Tokka et le somptueux The Cursesont symptomatiques du mystère Obel tant ils offrent une palette large d’émotions. Pour Chord Left, qui ouvre l’album, le mystère s’invite au détour de changements de rythme bien sentis. Tokka symbolise l’inéluctable voire le fatalisme avec sa structure quasi-militaire. The Curse est une sorte de conte qui envoute avec la voix de son interprète et les élans de violons, reflets du texte qui se veut une parabole de l’aveuglement des masses. N’oublions pas le sublime Pass Them By qui transporte avec sa légèreté instrumentale et vocale.

La sortie de Citizen of Glass était l’une de celles que l’on attendait le plus en cette année 2016 riche en albums de qualité. Avec deux albums ultra-maitrisés, on se demandait quelle direction prendrait Agnes Obel et les extraits disséminés habilement au fil de l’année laissaient entrevoir un potentiel énorme que la sortie du disque a plus que confirmé tant cet opus frôle la perfection artistique (si tant est que ce mot ait un sens).

Commençons par cette expression Citoyen de verre qui traduit l’opacité de notre société où la notion de vie privée est tellement fluctuante qu’elle finit par devenir désuète tant l’affichage public de la vie privée s’est banalisée. A ce titre, l’opposition entre Agnes Obel (sa personnalité, sa musique, son apparence) et ce titre est brillante car le projet prend une ampleur considérable quand on creuse la structure du disque et les textes. La structure du disque est semblable aux deux premiers opus avec un mélange entre pistes purement instrumentales, où le piano (un synthétiseur ancien notamment) croise des sonorités donnant au tout un aspect métallique qui symbolise clairement l’isolement (émotionnel et physique) et le mystère, et pistes où la voix prédomine. Que l’on ne s’y trompe pas, Agne Obel en dit beaucoup dans ce disque (Mary évoque un trauma personnelle avec un côté choral qui renforce la dimension confession voulue) sans toutefois se dévoiler complètement et laissant planer le mystère autour de sa personne. C’est ce qu’illustre le morceau Citizen of Glass qui plane à des altitudes rarement atteintes. Avec son rythme lent au piano, la voix de la danoise se fait cristalline pour mieux entonner cette complainte où la légèreté de sa voix nous berce, nous envoute et nous déroute. Mais en se dévoilant, la carapace d’Obel se referme aussitôt avec Golden Green où tel un miroir brisé la danoise fait voler en éclat sa personnalité pour mieux se dissimuler. Evoquant à merveille le mystère, Golden Green brille par sa composition où des choeurs vibrent à l’unisson avec un fond sonore en forme de rappel : le mystère ne sera jamais résolu. Toujours adepte des violons, Agnes Obel fait de Grasshopper un morceau digne des plus grandes envolées de Nick Cave et Warren Ellis tant on perçoit le potentiel infini des qualités de compositrice de son interprète. Piano et violon s’associent, se dissocient pour mieux faire jaillir l’émotion en créant une gradation perpétuelle qui n’est pas sans rappeler celle de la BO d’un certain The Proposition.

Si les émotions pourront différer selon les personnes, l’interprétation globale de l’album ne fait aucun doute. En injectant des bruits de lames métalliques, des choeurs dans Familiar et en donnant un titre aussi explicite à son disque Agnes Obel souhaitait proposer une oeuvre témoin de notre époque. En effet, l’abondance de morceaux très ciblés et évoquant le mystère sont la résonance de la pensée de la danoise : notre société est une société de l’apparence où le mot privée n’est plus qu’une notion vague, tellement vague que même ce mot ne saurait la définir. Sa voix cristalline offre ici une saveur particulière car elle contraste avec sa froide apparence et le propos développé.

Citizen of Glass est une oeuvre comme en voit trop rarement. Une oeuvre qui rappelle et sublime le talent de la danoise Agnes Obel, une artiste au firmament qui nous offre l’un des plus beaux albums que j’ai pu écouter.

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Comancheria (2016)

Dans la vie, tout se joue à la naissance diront certains. Il y a ceux qui naissent riche à ne plus savoir que faire de leur argent et les autre qui lutteront sans cesse pour essayer de mener une vie décente. Mais la pauvreté peut aussi être émotionnelle et amoureuse. Combien naissent dans une famille odieuse ou violente ? Combien sont abandonnés par leurs géniteurs ? Combien sont délaissés et finissent leur vie seul, à errer tel des âmes en peine ?

Le début du film impose un tempo rapide. Au travers d’habitants matinaux déambulants dans les rues, on devine l’urgence qui régie la vie de certains. Pour Toby et Bill, l’urgence est sociale mais avant tout une question de famille. Au fin fond du Texas, la pauvreté est régente des terres, elle oblige certains à vivre dans des conditions déplorables comme cette adorable serveuse endettée jusqu’au cou ou ce vieil homme qui apporte des pièces jaunes à la banque en espérant en retirer quelques billets. C’est d’ailleurs ce à quoi renvoie le titre car les terres occupées autrefois par le peuple Comanche, ont été volé par les américains qui eux-même se font voler par les banques. Cette situation rappelle une thématique déjà magistralement abordé par Andrew Dominik dans Cogan ou encore plus récemment dans The Big Short et Margin Call. Toutefois, l’angle d’approche est différent car le film s’attarde plus sur les répercussions de l’attitude des banques que le côte historique de l’affaire et ses causes structurelles (malgré des évocations diablement pertinentes).

Affublés de tout l’attirail de parfaits cowboys, Chris Pine (Tobby), Ben Foster (Bill) et Jeff Bridges (le ranger) livrent des prestations parfaites en tout point (mention spéciale à Chris Pine qui est épatant). Trident hétérogène mais dont les facettes sont celles d’hommes à bouts et prêts à tout. D’une part, le ranger est en fin de carrière et se décide à arrêter les braqueurs à tout prix en se servant de son cerveau avant de servir de son flingue. Tobby est un homme bon, on le ressent, on le comprend aisément mais il recèle en lui une force aussi noire que dévastatrice (en témoigne la remarquable scène de la station service). De l’autre côté, Bill est clairement un amoureux du risque et ne vit que pour frôler la mort (et la donner). Les relations entre les deux frères sont aussi opaques que fortes, on le devine grâce à des moments particulièrement subtils (la séparation en voiture). De son côté, le ranger est atypique et se montre particulièrement généreux dans la vanne avec son partenaire aux racines Comanche. On le comprend aisément comme un homme qui a peur de la retraite qui symbolise pour lui une vie faite de solitude.

Le fim déroule avec beaucoup d’intelligence le plan d’un sauvetage humain aussi risqué qu’audacieux. Le braquage des banques est en apparence une succession de casses sans relations mais au moment de la concrétisation du plan on comprend la logique des deux hommes mais aussi et surtout la bassesse humaine que symbolise le banquier que rencontre Tobby.

Nous faisions cela pour arranger votre mère.

En parlant d’un prêt que la banque avait proposé afin de plonger une pauvre femme dans la misère. Le second point abordé est celui de l’Amérique profonde où le port d’arme est plus qu’un droit constitutionnel mais une affirmation de la virilité, une manière de montrer que l’on est américain. Cependant le film ne fait l’apologie de ce droit mais le pointe du doigt. Pour preuve la station service où un abruti notoire se Trump lourdement en menacant Bill avant que Tobby ne lui fasse bouffer une portière de voiture. Néanmoins, on observe chez ses américains un sentiment de solidarité rassurant au travers de plusieurs éléments : le fait que les habitants poursuivent les braqueurs de banque, le fait que les habitants ne dénoncent pas Tobby car il vole ceux qui les volent eux-mêmes et comprennent donc son geste.

La structure narrative est aussi efficace que la réalisation est astucieuse. En effet, le choix de lents mouvements de camera symbolise l’abandon social dont sont victimes les fermiers texans. Les nombreux plans (divins) où les personnages sont figés tels des statuts symbolisent eux l’immobilisme d’une région délaissée mais aussi contraste avec la volonté des deux frères de ne pas se laisser faire. Tout cela est sublimé par le duo dantesque que forment Warren Ellis et Nick Cave. En effet, ils nous offrent un bande originale purement grandiose. On retrouve l’aérien qui caractérise le duo avec des élans de blues rock typiquement américain qui magnifient cette oeuvre et apportent émotions, poésie avec une parcimonie remarquable.

Les félicitations sont de rigueur pour ce film qui mélange le western à une vision de la société particulièrement pertinente. On se laisse porter par cette histoire dont la sobriété et la justesse n’ont d’égales que l’excellence de la mise en scène et la bande originale du duo magique.