Dogman (2018)

Un chien agressif est attaché à un mur. Il grogne, montre sa dentition acérée. Une rage profonde l’anime. Pourtant, Marcello ne recule pas devant sa tache et s’occupe de la toilette du chien avec un soin remarquable. En quelques instants et sans que l’on s’en rêne compte, Matteo Garrone pose les bases de son film. En effet, Dogman veut confronter la bonté la plus sincère à la violence la plus radicale pour montrer les mutations qu’engendrent ce genre de mélange.

Localisé dans un coin reculé et pauvre de l’Italie, le film se place dans un contexte socio-économique au bord de la rupture. La pauvreté et l’abandon sont le quotidien pour Marcello et ceux qui l’entourent. L’immense terrain vague matérialise cet abandon de l’Etat et semble pourtant le terrain propice à une solidarité forte. L’union des modestes commerçants, amis de Marcello, montre cela et va se retrouver menacer par le retour d’un ami du pauvre toiletteur, Simoncino un ancien taulard accro à la drogue et la violence. La confrontation entre Marcello et Simo tourne court car l’écart physique entre les deux hommes s’ajoute à l’opposition morale que l’on devine facilement.  

Embrigadé de force, Marcello se retrouve au coeur d’affaires sombres et violentes. Pris pour un pigeon, il cumule les erreurs et ne semble pas capable de se rebeller devant son ami à la force surhumaine. Matérialisation de l’inéluctable, Simo ne semble pas pouvoir être arrêté, qu’il s’agisse de combats à mains nues ou même de balles de pistolet. Cet aspect montre que la libération passera par un changement radical de Marcello, lui qui se refuse à la violence. Ce changement passera par une descente au enfer et l’abandon le plus violent qui soit. En repoussant ses amis, Marcé perdra tout et se perdra surtout lui-même. On retrouve ainsi le propos du film qui montre que meme le plus gentil des hommes peut sombrer et se retrouver à commettre les pires actes quand poussé au désespoir. Il est interessant alors de noter que la situation est pourtant courue d’avance comme l’évoque les commerçants locaux.

On peut le [Simoncino] faire arrêter mais il sortira et recommencera.

L’inaction se révèle alors générale et ils évoquent même un meurtre pour mettre fin à la terreur générée par ce seul homme. Ce constat renvoie alors au contexte social et à l’abandon dont sont victimes ses hommes. La misère qui les entoure ne semble pas pouvoir s’arranger tout comme les problèmes qu’ils rencontrent. Symbole de tout cela, le timide Marcello revêt alors les apparats de l’homme sacrifié. Cette posture sied parfaitement à l’exceptionnel performance de Marcello Fonte qui impose dès les premiers instants sa bonhomie naturelle. Son visage irradie l’écran et offre la figure parfaite à cette histoire. On notera aussi un travail technique impressionnant. La teinte maussade qui habite le film se combine à des plans dynamiques et souvent proche des personnages pour créer un reflet visuel parfait pour le propos développé. Symbole de cette réussite visuelle, les derniers instants du film immortalisent les regrets et l’abandon avec une force dingue.  

Outre sa technique remarquable et son acteur grandiose, Dogman est un film radical dont la sincérite et la force en font l’une des plus belles partitions de cette année 2018.

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Paranoïa (2018)

Revenu au premier plan avec l’excellent Logan Lucky, Steven Soderbergh n’a pas de preuves à fournir quant à son talent. Avec Paranoïa, il se lance un défi en ne filmant qu’avec un téléphone d’une marque que l’on ne citera pas. Ce détail, aux allures de gadget, donne au film un aspect visuel singulier qui renforce l’ambiance stressante nécessaire à un récit d’une richesse étonnante. 

Un filtre bleu ouvre le film et la voix à une poursuite dont les contours dessine une traque. Tout cela se retrouve confirmé par les plans pris en catimini d’une femme qui se rend sur son lieu de travail. Sawyer Valentini est une femme mystérieuse. Exilée loin de son Boston natal, elle semble trainer un passé lourd comme le montre sa rencontre dans un bar avec un homme. Cet événement pousse la jeune femme vers un centre dont elle va se constituer prisonnière par mégarde. 

L’institution en question est un hôpital psychiatre. Sa découverte tout en travelling et couloirs immenses rappelle le terrifiant Shining. Malgré son minimalisme matériel, Soderbergh déploie une multitude d’angles de vues et de techniques pour créer la peur. Du fish-eye, des champs contre-champs et des vues à la première personne donnent aux films les armes nécessaires pour aborder son triple point de vue. En effet, d’une part le film aborde le trauma d’une femme harcelée par un homme pendant deux ans et dont la vie n’est que peur et fuite. Pas de misérabilisme mais une vision qui parvient à illsutrer les ravages de tels comportements. Ensuite, il y a l’institution en elle-même. On découvre des employés peu motivés et une direction dont l’allure impeccable trahit les faiblesses. Il y a ce docteur qui jongle avec ses appels comme il se débarrasse de ses patients ou encore cette dirigeante au discours robotique privé d’humanité. Enfin, il y a le regard de l’exterieur : le notre et celui du public (la presse et les autorités). Ce regard se perd entre ce que l’on croit, ce que l’on nous fait croire et ce que l’on aimerait croire. Cette perte de repère durant une partie du film amène de la tension et tire le film vers le haut.

Cette triple approche fait changer le film de registre en passant du thriller au film politique. En effet, la paranoïa (légitime) de l’héroïne la conduit vers l’institution qui se trouve au coeur d’une enquête concernant des internements abusifs et motivés par l’argent. Menée de l’intérieur cette enquête révèle les travers d’un pays qui n’est que business. On entrevoit alors le fantôme de Network de Sidney Lumet ici transposé au monde médical. On y découvre un système d’admission basé sur les patients ayant une bonne couverture médical. L’entrelacement des thèmes révèle l’intelligence du scénario qui parvient habillement à embarquer le film dans un rythme palpitant. On alterne entre notre héroïne paniquée et sombrant dans la folie puis on se retrouve au milieu d’un débat complotiste  où la psychose fini par s’imposer comme une réalité. 

Dans un élan d’apparence minimaliste, Soderbergh signe un film fort où la société piège ceux et celles qu’elle doit protéger. Tenu en haleine par une trame maitrisée et une réalisation au top, on sort de Paranoïa avec la sensation d’avoir vu un grand film. 

Trois Visages (2018)

Censuré depuis des années en Iran, Jafar Panahi reprend la caméra pour nous offrir un film dans lequel les femmes bridées par la misogynie et des traditions castratrices tentent de briser les codes.

Tourné dans un village perdu, Trois Visages tente de s’extraire du contrôle des autorités iranienne qui empêche Panahi depuis des années d’exprimer son talent et ses idées. Deja dans l’excellent Taxi Téheran, il radiographiait la société depuis l’habitacle de sa voiture et offrait « une rose pour le spectateur » avec un film documentaire et surprenant. Ici, le parti pris est aussi original et fou. En effet, une jeune fille contacte l’actrice Benhaz Jafari par le biais d’une video dans laquelle elle se suicide. Jafari et Panahi partent alors sur ses traces pour confirmer la véracité de cette video. Sans le savoir, il s’embarque dans un périple où la condition de la femme sera le thème de toutes les discussions.

Nous sommes confrontés à trois visages : une femme tombée dans l’oubli et la disgrâce (on ne la verra pas à l’écran), une actrice montante Marziyeh Rezaei que l’on qualifie de folle car elle veut faire de l’art et une artiste confirmée Benhaz Jafari  que l’on reconnait pour son talent. Panahi n’est là que pour constater, comme nous, que les femmes ne sont pas prises au sérieux et cantonnées à faire ce que les hommes ordonnent. 

Le regard de Panahi se pose tout d’abord sur ce village où se passe l’action. On découvre des coutumes très anciennes mais toujours aussi importantes pour les villageois comme le montre le mystère des klaxons en debut de film ou encore cette femme qui vit dans sa future tombe. Il est alors évident que la position de la femme sera reléguée au second plan. Marziyeh Rezaei est le reflet d’un choc des cultures entre l’émancipation des femmes dans le monde et la misogynie coutumière de la société iranienne. Son désir d’entrer au conservatoire est annihilé par un principe plutot que par une limitation financière. L’ancienne star du village qui vit désormais dans l’anonymat et la disgrâce encourage les hommes du village à rejeter les aspirations de la jeune fille. L’arrivée de la star nationale Benhaz Jafari pourrait remettre cela en cause mais les traditions n’acceptent pas le changement. Cette opposition est paradoxale car la société reconnait les femmes ayant réussi mais ne permet pas à toutes de tenter leur chance.

Tourné en catimini, le film revêt un aspect documentaire-fiction déroutant de prime abord. Le registre comique est chassé par des scènes dramatiques ou encore des moments singuliers (la requête du vieil homme auprès de Benhaz Jafari). Sans jamais juger, Panahi explore et interroge les habitants ce qui nous permet d’apprendre à les connaitre et comprendre leur façon de voir les choses. Cet état de fait se retrouve dans le final qui ne résout pas les problèmes mais tente d’ouvrir la voie à un changement.

Trois Visages est une oeuvre engagée et au regard résolument féministe. Parcouru par un propos fort, le film fait fi de la censure et offre une des plus belles partition de l’année.  

En Guerre (2018)

A l’heure d’une lutte intense entre un gouvernement résolu à imposer ses idées par la force et sans qu’aucun dialogue (d’égal à égal et sans mépris j’entends) ne semble pouvoir faire bouger la situation, Stéphane Brizé propose avec En Guerre un film sur les luttes qui broient l’humain aux profits d’une poignée d’hommes dont le monde semble être en total rupture avec la réalité.

Les premiers instants du film imprègne la volonté du réalisateur des excellents La loi du Marché, Mademoiselle Chambon et du terrible Quelques heures de printemps. En effet, la lutte éclate lors de ce débarquement en force chez un responsable par des ouvriers en colère. Une opération coup de poing qui instaure un bras de fer que l’on va suivre au plus près. Le duel entre ouvriers et patrons s’opère ici par une fermeture d’entreprise arbitraire et qui se cache derrière des lois françaises absurdes malgré des bénéfices immenses. Face à cette fermeture, les syndicats font blocs et le film s’attache à montrer tous les aspects de la lutte. On trouve une manifestation, un blocage du travail ainsi qu’une chose que l’on connait moins : les concertations avec les patrons locaux et le médiateur de l’Elysée. Ces scènes de dialogue apportent un éclairage sur les ruptures entre patronat et ouvriers. En effet, outre un mépris clair et affirmé des dirigeants, on ne peut qu’être dubitatif quant à l’inefficacité ou inaptitude de l’Etat à protéger ses citoyens face à des situations abusives. Naissent  alors les doutes devant une lutte qui semble perdue d’avance et naissent les tensions entre employés qui s’opposent à l’unité des dirigeants. Cette opposition dans la gestion d’un tel bras de fer se retrouve au cours de la réunion avec le PDG du groupe car la vision des deux parties opposent la rentabilité à la dignité, le profit à la survie financière. Le propos de Brizé brille ici par sa sincérité et sa complétude mais aussi par ses choix filmiques forts.

Il y a évidemment l’aspect documentaire qui marque une volonté de coller au plus près à la réalité et cela est renforcé par le casting. En effet, il y a un mélange entre des acteurs pros et de véritables travailleurs qui offrent un réalisme saisissant. Evidemment, la présence du grandiose Vincent Lindon habite l’écran et représente la force de la contestation avec une puissance impressionnante. Il y aussi les choix narratifs où les ellipses apportent une véritable fragmentions émotionnelle car on bascule d’un moment de joie (une rencontre avec un futur repreneur) à la torpeur la plus grande sans que jamais notre intérêt ne diminue. Le minimalisme inhérent aux films de Brizé est ici salvateur car on se focalise sur les éléments qui font et/ou défont les luttes plus que sur les personnages eux-mêmes et leur vie privée. Bien sur, il sera questions de difficultés rencontrées par les grévistes mais ce manque de détails permet à l’oeuvre de prétendre à l’universalité. On notera aussi un fond musical discret mais qui permet de renforcer la brutalité de la répression armée lors des manifestations notamment.

En Guerre est un film terrible dont on ne sort pas indemne avec un final brillant où la lutte consume les hommes sans que le monde n’en ai cure. Stephane Brizé et Vincent Lindon signent le film de l’année sans conteste possible.

L’homme sans passé (2002)

Violemment battu et déclaré cliniquement mort, un homme se réveille amnésique et redémarre une nouvelle vie à défaut de se rappeler de l’ancienne. Recueilli par une mini-communauté de démunis à la sympathie inégalable et transpirant la bonté de coeur, l’homme se voit offrir tout ce dont il a besoin : un toit, de la nourriture, des amis et surtout la chaleur humaine.

Récit au combien riche, L’homme sans passé recèle des trésors cinématographiques mis au service d’une narration tout en finesse. Partant avec les codes d’un film noir (l’agression), le film se mue en une reconstruction complète d’un homme que l’on pensait perdu. Commençant peu à peu à sortir la tête de l’eau, l’inconnu se construit une maison dont le charme fou ferait oublier qu’elle se trouve au milieu d’un tas de déchets. Il se trouve même un travail et une petite amie. Tout roule pour lui et quand bien même un abrancadabantesque hold-up le conduit en prison, il y a toujours une main tendue pour le sauver.

Tirant adroitement les ficelles de la comédie, Aki Kaurismaki offre à son film des pointes d’humour au combien atypiques comme ce garde qui parle de son chien d’attaque hannibal ou encore les dialogues surréalistes du héros avec sa petite amie. Dans cette Finlande imaginaire où les gens se soutiennent les uns les autres, où le misérabilisme n’a pas sa place, tout semble magique et on a l’impression d’être en présence d’un conte fantastique. Cet aspect est renforcé par les passages musicaux où le texte met en lumière de manière subtile les enjeux dramatiques de l’intrigue. Kaurismaki dresse une ambiance spéciale de part l’apparence austère de sa réalisation où chaque plan est un tableau soigneusement agencé. Les dialogues sont aussi spécifiques car très monocordes et jamais vous ne verrez quelqu’un rire ou crier. Ceci pourra en rebuter certains mais pour peu que l’on plonge dans cette univers le contraste entre les propos et l’attitude des protagonistes est un habile atout conférant au récit une force tranquille qui lui sied à merveille.

Les films de ce genre sont rares, trop rares. L’homme sans passé est de ces films qui, en plus de laissé un souvenir impérissable, trouve de l’optimisme même dans la tragédie. Un film qui réchauffe le coeur, ni plus ni moins.

Un homme est passé (1955)

Tel un serpent en plein désert, un immense train brise le silence des étendus sableuses dans une Amérique profonde et dont on n’image pas l’existence. Le bruit de la machine apporte un vent de changement et de tourments à venir. Quand un homme habillé de noir en descend, il porte en lui l’empreinte du funeste aussi bien passé que présent.

Un homme est passé est une oeuvre dont la parenté est dure à établir. En effet, l’habillage du film fait d’emblée penser à un western. Le décor tout d’abord car la ville se compose d’éléments inhérents au genre : une gare, un motel et une sorte de saloon. Ensuite la population : un shérif, un docteur et des cow-boys. Cependant, l’arrivée de John J. Macreedy perturbe cet environnement. L’homme est vêtu d’un costume sombre et son bras gauche handicapé (toujours dans sa poche car il cache une blessure de guerre) en font un emblème du film noir (notons d’ailleurs qu’il n’est pas sans rappeler le mémorable personnage de Furie de Fritz Lang joué par le même Spencer Tracy). Toujours en alternance entre ces deux genres, le film bouscule les codes en remplacent les chevaux par des voitures et le méchant par une entité : le village.

Clairement, le cadre posé par Sturges est admirable d’efficacité et la technique impeccable qu’il offre ajoute un plus non négligeable. Il est l’un des premiers à tirer tout les avantages du cinémascope en offrant des prises de vues remarquables. L’opposition entre le héros et ses antagonistes est faite au travers non seulement de l’attitude mais aussi des choix de plans. Tout d’abord, Macreedy modélise le mouvement et donc la justice. D’un calme olympien, il avance d’un pas sur et est toujours filmé à hauteur d’yeux. Du coté des locaux, les plans sont en contre-plongé et l’on a droit à des plans fixes où les antagonistes sont immobiles et réduit à des abrutis incapables d’initiatives. Le jeu sur le cadre est primordial ici et permet l’inversion dans les rapports de forces sans paroles inutiles. A noter aussi que pour un film noir, il est étonnant que l’essentiel de l’action se déroule de jour mais l’on observera que le personnage de Macreedy est souvent filmé sur un coin ombragé comme pour masquer encore plus un homme dont on ne sait que peu de choses avant le final.

Porté par un Spencer Tracy imposant, ce film est western noir à la technique impeccable.

Baby Cart (1972)

C’est sur un chemin à la bordure du feu et de l’eau qu’une engeance, hors du monde et du temps, avance. Déterminé, il avance d’un pas décidé avec un bébé sous le bras. Converti en machine à tuer depuis le meurtre de sa femme et le déshonneur qui s’est emparé de sa lignée, Ittô Ogami n’est plus qu’une bête au sabre dévoreur de membres.

L’amoral est omnipresent dans le film qui déborde d’irrévérence tant dans sa structure que dans les actes qu’accomplit son héros. A l’heure d’un cinéma codé et obéissant au mythe du héros, Baby Cart se pose en totale opposition sur deux points précis. Tout d’abord, le personnage central du film est un être démoniaque qui méprise le code moral et se confond dans la violence, les exactions et assistent à des massacres, des viols sans s’y opposer. Ensuite, il y a cet enfant qui trouble les moments les plus violents puisque chaque meurtre sanglant ou scènes de combats se conclut par un plan sur le visage innocent de l’enfant.

La violence outrancière du film ferait pâlir un Tarantino tant les membres éclatent et le sang jaillit avec générosité. Pourtant ce film ne saurait se résumer à son coté gore car la réalisation jouit d’un travail calibré et soigné. Comment ne pas être troublé par la relation qui se noue entre le père et son fils, un amour qui nait au milieu de toutes ces batailles sanglantes est poétiques surtout quand la réalisation offre son lot de plans artistiques frôlant les toiles de maitre. N’oublions pas les musiques qui avec le tonalité rock tranche avec l’ambiance naturelle qui devrait accompagné une histoire de samouraï offrant un coté western spaghetti qui ravira les fans de Sergio Leone.

Bien qu’un brin ridicule par moments (notamment dans l’image qu’il véhicule de la femme et dans les dialogues), Baby Cart est une oeuvre maitrisée (qui ne se limite pas à une bête adaptation du manga dont il est tiré) dont le réalisateur à soigneusement pensé toutes les composantes pour en tirer une oeuvre singulière, une oeuvre culte tout simplement.

Furie (1936)

Baignés dans une douce rêverie, Joe et Katherine semblent rouler vers un destin des plus heureux. L’amour naissant irradie autour d’eux et nous ferait oublier les tracas du reste du monde. Le pessimisme Langien se donne donc pour mission d’enrayer cette machine du bonheur par une autre machine aux dents acérées et qui, quand elle s’enraye, brise tout sur son passage : l’ordre, la morale et l’homme…surtout l’homme.

Découpé en deux parties antagonistes, Furie n’est pas une romance comme le laisserait penser son introduction à double vocation (introduction des personnages et sa vision optimiste du monde) mais bel et bien un film sur le système judiciaire. Plus précisément, un film qui tend à dénoncer nombre d’appareils judiciaires et d’entités symboles de l’ordre comme la police (et leur enquête foireuse) ainsi que les hommes politiques qui s’inquiètent davantage de leur futur réélection que du bien être de leurs électeurs.

Au travers du personnage de Joe Wilson qui incarne la victime de ce système corrompue, nous découvrons les faces sombres de la nature humaine que materialise cette superbe scène de la prison où l’exagération des expressions faciales (via une succession de multiples plans et images symboliques) des villageois accentues l’impression de folie qui a pris le pouvoir de la ville. Renforcée par des chiffres affolants, l’attitude de ces foules incontrôlables est révélatrice d’un mal plus profond, plus ancré que le film mets parfaitement en avant avec le procès où les habitants n’hésitent pas à bafouer le silence imposé dans une cour de justice après avoir moqué le représentant de la loi lui-même.

Outre cela, le film oppose aussi la vengeance d’une part stupide des habitants à celle de Joe dont la perversité atteint des sommets. En effet, si les villageois sont pour la plupart des idiots succombant à une hystérie collective, Joe, quant à lui, est bien plus que cela. Il suffit pour cela de voir la froideur et la determination avec laquelle il annonce son plan pour se venger (d’ailleurs la scène de sa réapparition est tétanisante de splendeur avec cette opposition noir/blanc dans sa tenue vestimentaire). Les thématiques de vengeance sont donc opposées en apparence mais dans un cas comme l’autre c’est une escalade émotionnelle qui conduit à un comportement extreme.

Vision noire de l’humanité qui dénonce habilement les dysfonctionnements de notre société, Furie impose par sa noirceur et son discours une réflexion profonde au spectateur mais il n’oublie pas de laisser une fenêtre ouverte à la lumière avec le personnage de catherine.

L’homme qui tua Don Quichotte (2018)

Adapter l’oeuvre de Cervantès semble relever de l’impossible. Cette affirmation ne tient pas à l’aspect narratif du livre mais à une véritable malédiction qui s’attaqua à Terry Gilliam durant des années (on notera qu’un autre réalisateur, le grand Orson Welles, ne parvint pas à finir son adaptation  mais pour des raisons différentes). D’abord commencé avec Jean Rochefort, le film sort aujourd’hui avec un casting modifié et les apparats d’un miracle cinématographique. 

Ce miracle prend forme dès les premiers instants avec une musique douce et les mots d’un Don Quichotte que l’on n’espérait plus voir à l’écran. C’est alors que le film prend un tournant inattendu puisque nous sommes en réalité sur le tournage d’une adaptation des aventures de Don Quichotte par un jeune réalisateur Toby (campé par l’excellent Adam Driver). Ce dernier est en proie à de profonds doutes quant à son film et à la personne qu’il est devenu. Se lance alors un voyage qui modifiera sa nature profonde.

Les multiples changements d’acteurs, de titres (Lost in la Mancha) ont certainement joué dans l’écriture de ce film. On ne peut évidemment pas nier que le personnage de Jonathan Pryce soit en lien avec ces acteurs qui ont incarné tour à tour Don Quichotte pour Gilliam. Des acteurs qui ont tour à tour embrassé le rôle jusqu’à ce que leurs performances se perdent dans l’oubli. Toby est évidemment une partie de Gilliam, une partie du réalisateur qu’il était dans les prémices de cette adaptation jusqu’à ce qu’une obsession ne naisse de cette oeuvre. On peut donc lire dans ce film une adaptation de ce chemin de croix qu’a été l’aventure ayant conduit à cette miraculeuse sortie en salle. Et une part de la magie du film réside dans ces considérations mais cela ne suffit pas à faire un bon film.

Résumer L’Homme qui tua Don Quichotte à tout ce qui l’entoure serait une erreur. En effet, il suffit, comme dit plus haut, des quelques premiers instants pour que la magie qu’insuffle Gilliam à son oeuvre nous embarque. L’héroïsme tient une part importante qu’il s’agisse d’un Don Quichotte déphasé et toujours prompt à sauver des personnes qui ne sont pas en danger ou encore des personnages secondaires (Sergi Lopez et Rossy De Palma) aidant des migrants à survivre à une vie difficile. Cette connotation politique que l’on n’attend pas vraiment sonne pourtant juste car elle est en phase avec le livre de Cervantès et la satire sociale qui parsemait son oeuvre. D’autre part, la veine comique de Gilliam s’exprime ici de manière parfois brillante et d’autre fois un poil trop exubérante (bien entendu cette appréciation sera variable selon le spectateur que l’on est). Outre cela, le film engage un propos sur la difficulté d’être réalisateur avec cette soumission parfois extrême envers les producteurs. Ce contrepoint semble être important pour Gilliam car il est la raison qui poussera Toby à retourner sur les traces de son passé et devenir le héros qu’il voulait tant capturer à l’écran. Jonathan Pryce est alors un symbole, lui qui étincelait dans l’excellent Brazil du même Terry Gilliam, car quand Toby part à sa recherche, on ne peut que voir Gilliam aller chercher l’acteur qui symbolise à lui seul l’une de ses plus grandes oeuvres. C’est un retour dans le passé qui permet au présent d’être magnifié.

Oeuvre folle et terriblement surprenante, L’Homme qui tua Don Quichotte ne convaincra pas dans sa totalité mais montre un véritable sens de l’héroïsme et se révèle étonnamment poétique. Un film fait avec le coeur par un artiste passionné et à la determination exemplaire. 

Deadpool 2 (2018)

Formule sympathique que celle du premier volet qui faisait coup double : se démarquer des productions de DC, Marvel et faire endosser un costume de super-héros à Ryan Reynolds qui a commis le crime Green Lantern. Evidemment, l’annonce et sortie d’une suite avait de quoi laisser songeur tant sur le potentiel narratif que comique de l’entreprise. On peut le dire sans détour, Deadpool 2 est une réussite complète qui allie un humour ravageur à une action perpétuelle.

Reprenant directement après les événements du premier opus, le film met son héros Wade Wilson face aux conséquences de sa lutte contre les trafiquants par la mort de celle qu’il aimait. Jusque là rien de nouveau mais c’est cette introduction qui nous rappelle la tonalité de cette jeune franchise. En effet, pendu sur un module Logan/Wolverine tournoie et Wade spoile l’intrigue du film Logan de James Mangold. C’est alors que détruit en plusieurs morceaux et inconsolable que démarre les nouvelles aventures de Deadpool.

Il est vrai que la facilité du film dans sa narration et sa fausse singularité (l’anti-héros qui veut tuer le monde et devient un « gentil » de part ses actions) pourraient fausser la volonté irrévérencieuse du film mais il n’en est rien. D’une part, tous les points noirs du scripts dont pointés du doigts en brisant le quatrième mur et rappelle au spectateur que le plaisir se trouve ailleurs ici. D’autre part, l’avalanche de gags dont certains sont absolument hilarants garantissent de bons moments. Parmi ces bons moments, on pense à la formation de la X-Force qui génère une attente et des questions pour finalement se révéler une farce complète et inattendue. Composée notamment de Domino dont le super-pouvoir est…la chance et de l’attachant Peter ou encore d’un homme invisible qui se révèle être Brad Pitt. Parmi les autres points forts, on note l’excellent Josh Brolin dans le rôle de câble qui forme un solide duo avec un Ryan Reynolds qui excelle dans ce rôle. Evidemment, la réalisation n’est sans doute pas remarquable ou inventive mais elle se distingue par une lisibilité des scènes de combats appréciables et de belles chorégraphies mais aussi des petites touches sympathiques comme ce raccord avec le morceau de Skrillex Bangarang dès que le mot Dubstep est prononcé. 

Deadpool 2 est le concentré de fun que l’on attendait et il dépasse nos attentes grâce à sa créativité comique qui ne cesse jamais de nous surprendre.