Thunder Road (2018)

C’est durant des funérailles que l’on découvre un homme atypique. Le policier Jimmy Arnaud s’apprête à parler durant les obsèques de sa mère. Si le départ de son discours augure d’un hommage sincère et touchant, rapidement la situation vire à la mauvaise farce. L’homme divague presque et se met carrément à danser sous le regard d’une assemblée que l’on imagine prise au dépourvue. Pourtant, on ne verra jamais entièrement celle-ci, comme on ne verra que rarement d’autres personnages, car le film se focalise sur Jim et sa gestion d’une vie compliquée.

Le nombrilisme d’apparence du film, qui tourne autour de l’acteur, réalisateur, scénariste Jim Cummings, pourrait laisse penser que l’on est en présence d’une oeuvre qui n’a pour seul but que de mettre en avant son créateur. Pourtant, et de manière parfois maladroite, c’est une gestion de la difficulté d’être soi-même que traite le film. Etre quelqu’un qui ne s’adapte pas aisément aux autres, à certains codes ou façon de penser. Le debut du film démontre un talent certain pour le slowburn chez Cummings. Il s’agit d’un type d’humour où l’on annonce un sujet de base et l’on dévie sans cesse. Cette technique est utilisée durant tout le film. Pendant l’enterrement, Arnaud évoque sans cesse des anecdotes, des éléments et dévie de son fils conducteur pour finir noyer par sa maladresse. Il évoque ainsi sa vie et nous permet de découvrir l’homme qu’il est et comment sa vie en est arrivée là. Ce genre de narration et de parlé amènent le film dans sa contradiction émotionnelle (qui est une force) car dans l’amas de mauvaises choses qui arrivent à notre héros (licenciement, solitude, mis à l’écart), il offre des moments d’humour noir remarquables. On pense à la scène où il se retrouve en slip sur un parking en réussissant à évacuer certains de ses tourments ou encore ses multiples piques. Par exemple ce running gag où il répond à la question :

Qui danse à des funérailles ?

toujours par la même réponse :

Les gens ont trouvé ça normal.

Bien entendu, le film n’est pas parfait mais il est à l’image de son héros : doux, triste et bourré de bonnes intentions. Avec ce personnage marginal, Jim Cummings parvient à évoquer le quotidien de nombreuses personnes. En effet, ses malheurs sont parfois la cause de sa bêtise et/ou sa maladresse mais il y a aussi une grosse part de malheur. On pense à cette mère qui ne parvient pas à communiquer à ses enfants ou encore une enfant qui ne voit pas en son père celui qu’elle aimerait voir. Toutes choses mises bout à bout sont le lots commun de beaucoup mais le film n’en oublie pas les éclaircies apportées par l’espoir. Celui-ci se trouvant sous des formes diverses : un père qui apprend un jeu pour faire plaisir à sa fille, un ami qui vient vous remonter le moral ou plus dur, votre enfant qui revient vers vous. A la frontière des genres, Thunder Road parlera à beaucoup de personnes pour peu que la narration fragmentées ne les rebute pas.

Thunder Road n’est pas du tout un film maîtrisé ni magistral. Il est l’image de ces gens qui se heurtent sans cesse à leurs erreurs et la dureté de la vie mais qui s’accrochent, porté par un espoir fou. Oeuvre touchante et sincère, le film est un coup en plein coeur.

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Détective Dee : La légende des rois célestes (2018)

La légende des rois célestes est le troisième volet des aventures du détective lancées par deux premiers opus aux qualités nombreuses. D’une part, des enquêtes bien ficelées et retorses. D’autre part, une reconstitution historique couplée à des chorégraphies aériennes et sublimes qui offrent des moments épiques. Ici, la recette est reprise mais avec une maitrise accrue que l’on se doit de saluer.

Après avoir été honoré par l’empereur, Dee se voit offrir l’épée Dragon Docile et s’attire la méfiance de l’imperatrice qui veut la récupérer. Elle engage une escouade de magiciens douteux et lance alors une chasse contre Dee qui va bouleverser l’empire.

Tsui Hark n’est pas un débutant en matière de film à grand spectacle et les deux premiers opus en sont un parfait exemple. En effet, la première chose qui frappe dans le film est le travail visuel remarquable opéré. Festival de couleurs continu, La légende des rois célestes brille grâce à une vivacité qui se retrouve dans la minutie des chorégraphies et la multitudes de scènes de combats jouissives. Très aériennes, ces dernières sont un exemple tant elles sont parfaitement lisibles même lorsque des dizaines de combattants entre en jeu. On apprécie les fulgurances de Dee armé de son bâton dans les débuts du film ou encore les envolées de Yuchi et ses deux épées. Spectacle complet, l’oeuvre ajoute en plus une déferlante d’effets visuels grandioses : l’apparition d’un monstre géant avec des yeux sur tout le corps ou encore le gorille géant sont autant d’éléments qui renforcent l’immersion dans cet univers. 

Et on ne peut que saluer le travail opéré sur les décors. Une minutie qui se retrouve dans le cérémonial omniprésent qui apporte à l’oeuvre l’ampleur qu’elle mérite. On notera aussi une large galerie de personnages qui laisse place à des sous-intrigues lorgnant sur un amour naissant et la loyauté notamment. C’est d’ailleurs  l’une des forces du film car on passe d’un genre à un autre en un claquement de doigt. Il y a d’abord l’enquête avec une méthodologie qui rappelle un certain Holmes puis on pense au film d’action avec des combats intenses. Ces bascules de genre entretiennent un suspens qui jamais ne décroît au cours des 2h30 que dure l’aventure. D’ailleurs, les nombreuses thématiques abordées apportent au film une profondeur narrative appréciable et laisse penser qu’un quatrième volet verra le jour afin d’approfondir les trames mises en route (La maladie de Dee notamment). Il est d’ailleurs recommandé de rester à la fin de la séance pour de petites scènes sympathiques et qui évoquent, entre autre, la suite des événements. 

Spectacle total, Le légende des rois célestes est le joyau de la trilogie de Tsui Hark. Un film vivant et qui offre de nombreux grands moments. Une des belles surprises de cette année.

The Guilty (2018)

On se souvient encore de BuriedRyan Reynolds tenait le spectateur en haleine enfermé dans un cercueil sous terre. The Guilty entreprend un chemin similaire puisque son intrigue se déroulera entièrement au travers d’appels téléphoniques qui feront évoluer le film dans un climat, il faut le dire, anxiogène au possible.

Asger Holm est un agent du service d’appels d’urgence 112. Il reçoit les appels de personnes en détresse et au besoin transfert les informations aux services de police ou médicaux qui prennent le relais. Au cours d’une soirée particulière pour lui, Asger reçoit un appel d’une femme victime d’un kidnapping et voit sa soirée prendre un tournant radical.

Sans révéler les tenants et aboutissants de la trame, il faut commencer par évoquer le remarquable procédé utilisé. En effet, le film parvient à dérouler ses événements par le seul biais d’appels. A ce titre, le travail sur le son est saisissant de précision tant chaque émotion véhiculée prend le spectateur aux tripes. La détresse d’Iben, la peur de la petite Mathilde et la colère de Rashid sont autant de moments que l’on vit comme si les personnes nous étaient familiers. Cette proximité tient aussi au déroulement de l’intrigue qui joue sur l’ambiguïté de son personnage principal. En effet, le poste qu’occupe Asger est le résultat d’une sanction disciplinaire dont les causes se dévoilent par petits bouts faisant de cet homme un etre dur à lire. Son abnégation devant le kidnapping révèle à la fois sa bonne volonté dans le travail mais aussi un rejet des procédures. Un anti-héros dont la rage intérieur n’a de cesse de croitre et s’accapare l’écran.

The Guilty pourrait certes paraitre limité de part sa structure et son procédé narratif mais il n’en est rien. En effet, la réflexion que porte le film sur la vision que nous avons les uns des autres est totalement pertinente. Nous découvrons Asger et on ne peut que le détester de prime abord : arrogant, expéditif dans ses appels et même moqueur. Il n’a pas les qualités nécessaires à sa tache complexe. Pourtant, l’affaire qu’il va prendre en charge va révéler ses qualités humaines : abnégation, capacité à réconforter une enfant perdue et même parler à coeur ouvert dans un film déchirant. The Guilty parvient en moins d’une heure trente à extraire la complexité des êtres et l’irrationalité qui parfois nous anime.

Pari osé que celui de tenir tout du long une forme narrative cloisonnante, The Guilty confine le spectateur à l’agoisse en déroulant une trame forte et riche en émotion.  

Une pluie sans fin (2018)

Le but de la vie est le développement personnel. Parvenir à une parfaite réalisation de sa nature, c’est pour cela que nous sommes tous ici.

                                                                                                       Oscar Wilde

Chine, 1997. Des torrents de pluie s’abattent sur le sud du pays. Ces trombes d’eau qui masquent la vue, cachent aussi les plus corrompus et violents des hommes. Yu se retrouve au coeur d’une série de crimes abominables qui sèment l’effroi devant ceux et celles qui les contemplent. Pourtant, ce simple agent de sécurité trouve dans ces funestes évènements ce que tout homme cherche : une raison de vivre. 

C’est un homme face à son passé que l’on découvre. Soumis et désoeuvré, Yu semble avoir tout perdu et le film va nous expliquer comment il en est arrivé là. Les prémices montrent un terrain abandonné où une scène de crime est établie. Devant le travail des véritables officiers de police, Yu apparait comme un larbin. Il exécute des taches ingrates et s’acquitte de sa tache car il a l’impression de participer. On découvre aussi sa réputation d’incorruptible et de « détective » comme il aime le rappeler. On lui demande alors ce qu’il aimerait et sa réponse est simple : « donner un sens à ma vie ». Une pluie sans fin érige alors les axes narratifs : la quête du sens de la vie et la Chine en mutation.

Il y a la rétrocession de Hong Kong qui approche tout d’abord et qui va entrainer un lot de changement important. Il y aussi, et surtout, l’évolution économique du pays qui évitera la crise asiatique de 1997 grâce à une stratégie particulière. Tout cela contribue à faire des crimes un reflet de ces évolutions qui laissent sur le carreau un pan entier de la population (la fermeture de l’usine en sera le cruel symbole). Un reflet car ils sont peu à peu tombés dans l’oubli par faute de moyen, de preuves. Au milieu de cela, Yu tente de trouver le meurtrier. Il plonge à corps perdu dans cette traque. Il y laisse beaucoup et va meme jusqu’à jouer avec la vie de celle qui l’aime, qu’il aime. Cette folie se révèle la conséquence de ce discours où il promet devant une assemblée en proie à l’hilarité qu’il fera tout pour établir la justice. Dans cette neige qui lui tombe malencontreusement dessus, on lit un signe du destin. Cette neige innocente et involontaire symbolise la rupture entre la fureur pluvieuse qui masque les mutations sociétales et la neige qui mdévoilera un changement radical.

A y regarder de près, Une pluie Sans Fin rappelle l’exceptionnel Memories of Murder mais outre des similarités naturelles, le film se démarque par une radicalité folle. Tout d’abord, le film ne concède rien au spectateur et fait montre d’une violence aussi bien morale que physique parfois insoutenable. On pense à ce passage à tabac dans un champ qui jure avec un soleil qui tente d’apporter une accalmie. Ce même champ est aussi l’une des preuves de l’excellent travail technique opéré ici. Qu’il s’agisse de plans larges somptueux où le paysage industriel impose de part son envergure ou encore cette capacité à saisir dans les regards les émotions les plus fortes. On est aussi admiratif devant la poésie que déploient certaines séquences comme le discours ou encore la destruction de l’usine. Les acteurs ne sont pas en reste avec évidemment Duan Yihong, magistral Yu, ou encore l’impassible officier Lao Zhang et sa sagesse mélancolique qui parvient à saisir les enjeux des mutations sociétales. Bien entendu, l’ambiance du film est à saluer tant elle mélange les plus belles situations l’ouverture du salon de coiffure comme les plus macabres avec les découvertes des corps. 

En faisant d’un thriller noir le témoin des mutations d’un pays, Dong Yue offre une des belles surprises de l’année avec une réussite à tous les niveaux.

Dogman (2018)

Un chien agressif est attaché à un mur. Il grogne, montre sa dentition acérée. Une rage profonde l’anime. Pourtant, Marcello ne recule pas devant sa tache et s’occupe de la toilette du chien avec un soin remarquable. En quelques instants et sans que l’on s’en rêne compte, Matteo Garrone pose les bases de son film. En effet, Dogman veut confronter la bonté la plus sincère à la violence la plus radicale pour montrer les mutations qu’engendrent ce genre de mélange.

Localisé dans un coin reculé et pauvre de l’Italie, le film se place dans un contexte socio-économique au bord de la rupture. La pauvreté et l’abandon sont le quotidien pour Marcello et ceux qui l’entourent. L’immense terrain vague matérialise cet abandon de l’Etat et semble pourtant le terrain propice à une solidarité forte. L’union des modestes commerçants, amis de Marcello, montre cela et va se retrouver menacer par le retour d’un ami du pauvre toiletteur, Simoncino un ancien taulard accro à la drogue et la violence. La confrontation entre Marcello et Simo tourne court car l’écart physique entre les deux hommes s’ajoute à l’opposition morale que l’on devine facilement.  

Embrigadé de force, Marcello se retrouve au coeur d’affaires sombres et violentes. Pris pour un pigeon, il cumule les erreurs et ne semble pas capable de se rebeller devant son ami à la force surhumaine. Matérialisation de l’inéluctable, Simo ne semble pas pouvoir être arrêté, qu’il s’agisse de combats à mains nues ou même de balles de pistolet. Cet aspect montre que la libération passera par un changement radical de Marcello, lui qui se refuse à la violence. Ce changement passera par une descente au enfer et l’abandon le plus violent qui soit. En repoussant ses amis, Marcé perdra tout et se perdra surtout lui-même. On retrouve ainsi le propos du film qui montre que meme le plus gentil des hommes peut sombrer et se retrouver à commettre les pires actes quand poussé au désespoir. Il est interessant alors de noter que la situation est pourtant courue d’avance comme l’évoque les commerçants locaux.

On peut le [Simoncino] faire arrêter mais il sortira et recommencera.

L’inaction se révèle alors générale et ils évoquent même un meurtre pour mettre fin à la terreur générée par ce seul homme. Ce constat renvoie alors au contexte social et à l’abandon dont sont victimes ses hommes. La misère qui les entoure ne semble pas pouvoir s’arranger tout comme les problèmes qu’ils rencontrent. Symbole de tout cela, le timide Marcello revêt alors les apparats de l’homme sacrifié. Cette posture sied parfaitement à l’exceptionnel performance de Marcello Fonte qui impose dès les premiers instants sa bonhomie naturelle. Son visage irradie l’écran et offre la figure parfaite à cette histoire. On notera aussi un travail technique impressionnant. La teinte maussade qui habite le film se combine à des plans dynamiques et souvent proche des personnages pour créer un reflet visuel parfait pour le propos développé. Symbole de cette réussite visuelle, les derniers instants du film immortalisent les regrets et l’abandon avec une force dingue.  

Outre sa technique remarquable et son acteur grandiose, Dogman est un film radical dont la sincérite et la force en font l’une des plus belles partitions de cette année 2018.

Paranoïa (2018)

Revenu au premier plan avec l’excellent Logan Lucky, Steven Soderbergh n’a pas de preuves à fournir quant à son talent. Avec Paranoïa, il se lance un défi en ne filmant qu’avec un téléphone d’une marque que l’on ne citera pas. Ce détail, aux allures de gadget, donne au film un aspect visuel singulier qui renforce l’ambiance stressante nécessaire à un récit d’une richesse étonnante. 

Un filtre bleu ouvre le film et la voix à une poursuite dont les contours dessine une traque. Tout cela se retrouve confirmé par les plans pris en catimini d’une femme qui se rend sur son lieu de travail. Sawyer Valentini est une femme mystérieuse. Exilée loin de son Boston natal, elle semble trainer un passé lourd comme le montre sa rencontre dans un bar avec un homme. Cet événement pousse la jeune femme vers un centre dont elle va se constituer prisonnière par mégarde. 

L’institution en question est un hôpital psychiatre. Sa découverte tout en travelling et couloirs immenses rappelle le terrifiant Shining. Malgré son minimalisme matériel, Soderbergh déploie une multitude d’angles de vues et de techniques pour créer la peur. Du fish-eye, des champs contre-champs et des vues à la première personne donnent aux films les armes nécessaires pour aborder son triple point de vue. En effet, d’une part le film aborde le trauma d’une femme harcelée par un homme pendant deux ans et dont la vie n’est que peur et fuite. Pas de misérabilisme mais une vision qui parvient à illsutrer les ravages de tels comportements. Ensuite, il y a l’institution en elle-même. On découvre des employés peu motivés et une direction dont l’allure impeccable trahit les faiblesses. Il y a ce docteur qui jongle avec ses appels comme il se débarrasse de ses patients ou encore cette dirigeante au discours robotique privé d’humanité. Enfin, il y a le regard de l’exterieur : le notre et celui du public (la presse et les autorités). Ce regard se perd entre ce que l’on croit, ce que l’on nous fait croire et ce que l’on aimerait croire. Cette perte de repère durant une partie du film amène de la tension et tire le film vers le haut.

Cette triple approche fait changer le film de registre en passant du thriller au film politique. En effet, la paranoïa (légitime) de l’héroïne la conduit vers l’institution qui se trouve au coeur d’une enquête concernant des internements abusifs et motivés par l’argent. Menée de l’intérieur cette enquête révèle les travers d’un pays qui n’est que business. On entrevoit alors le fantôme de Network de Sidney Lumet ici transposé au monde médical. On y découvre un système d’admission basé sur les patients ayant une bonne couverture médical. L’entrelacement des thèmes révèle l’intelligence du scénario qui parvient habillement à embarquer le film dans un rythme palpitant. On alterne entre notre héroïne paniquée et sombrant dans la folie puis on se retrouve au milieu d’un débat complotiste  où la psychose fini par s’imposer comme une réalité. 

Dans un élan d’apparence minimaliste, Soderbergh signe un film fort où la société piège ceux et celles qu’elle doit protéger. Tenu en haleine par une trame maitrisée et une réalisation au top, on sort de Paranoïa avec la sensation d’avoir vu un grand film. 

Trois Visages (2018)

Censuré depuis des années en Iran, Jafar Panahi reprend la caméra pour nous offrir un film dans lequel les femmes bridées par la misogynie et des traditions castratrices tentent de briser les codes.

Tourné dans un village perdu, Trois Visages tente de s’extraire du contrôle des autorités iranienne qui empêche Panahi depuis des années d’exprimer son talent et ses idées. Deja dans l’excellent Taxi Téheran, il radiographiait la société depuis l’habitacle de sa voiture et offrait « une rose pour le spectateur » avec un film documentaire et surprenant. Ici, le parti pris est aussi original et fou. En effet, une jeune fille contacte l’actrice Benhaz Jafari par le biais d’une video dans laquelle elle se suicide. Jafari et Panahi partent alors sur ses traces pour confirmer la véracité de cette video. Sans le savoir, il s’embarque dans un périple où la condition de la femme sera le thème de toutes les discussions.

Nous sommes confrontés à trois visages : une femme tombée dans l’oubli et la disgrâce (on ne la verra pas à l’écran), une actrice montante Marziyeh Rezaei que l’on qualifie de folle car elle veut faire de l’art et une artiste confirmée Benhaz Jafari  que l’on reconnait pour son talent. Panahi n’est là que pour constater, comme nous, que les femmes ne sont pas prises au sérieux et cantonnées à faire ce que les hommes ordonnent. 

Le regard de Panahi se pose tout d’abord sur ce village où se passe l’action. On découvre des coutumes très anciennes mais toujours aussi importantes pour les villageois comme le montre le mystère des klaxons en debut de film ou encore cette femme qui vit dans sa future tombe. Il est alors évident que la position de la femme sera reléguée au second plan. Marziyeh Rezaei est le reflet d’un choc des cultures entre l’émancipation des femmes dans le monde et la misogynie coutumière de la société iranienne. Son désir d’entrer au conservatoire est annihilé par un principe plutot que par une limitation financière. L’ancienne star du village qui vit désormais dans l’anonymat et la disgrâce encourage les hommes du village à rejeter les aspirations de la jeune fille. L’arrivée de la star nationale Benhaz Jafari pourrait remettre cela en cause mais les traditions n’acceptent pas le changement. Cette opposition est paradoxale car la société reconnait les femmes ayant réussi mais ne permet pas à toutes de tenter leur chance.

Tourné en catimini, le film revêt un aspect documentaire-fiction déroutant de prime abord. Le registre comique est chassé par des scènes dramatiques ou encore des moments singuliers (la requête du vieil homme auprès de Benhaz Jafari). Sans jamais juger, Panahi explore et interroge les habitants ce qui nous permet d’apprendre à les connaitre et comprendre leur façon de voir les choses. Cet état de fait se retrouve dans le final qui ne résout pas les problèmes mais tente d’ouvrir la voie à un changement.

Trois Visages est une oeuvre engagée et au regard résolument féministe. Parcouru par un propos fort, le film fait fi de la censure et offre une des plus belles partition de l’année.  

En Guerre (2018)

A l’heure d’une lutte intense entre un gouvernement résolu à imposer ses idées par la force et sans qu’aucun dialogue (d’égal à égal et sans mépris j’entends) ne semble pouvoir faire bouger la situation, Stéphane Brizé propose avec En Guerre un film sur les luttes qui broient l’humain aux profits d’une poignée d’hommes dont le monde semble être en total rupture avec la réalité.

Les premiers instants du film imprègne la volonté du réalisateur des excellents La loi du Marché, Mademoiselle Chambon et du terrible Quelques heures de printemps. En effet, la lutte éclate lors de ce débarquement en force chez un responsable par des ouvriers en colère. Une opération coup de poing qui instaure un bras de fer que l’on va suivre au plus près. Le duel entre ouvriers et patrons s’opère ici par une fermeture d’entreprise arbitraire et qui se cache derrière des lois françaises absurdes malgré des bénéfices immenses. Face à cette fermeture, les syndicats font blocs et le film s’attache à montrer tous les aspects de la lutte. On trouve une manifestation, un blocage du travail ainsi qu’une chose que l’on connait moins : les concertations avec les patrons locaux et le médiateur de l’Elysée. Ces scènes de dialogue apportent un éclairage sur les ruptures entre patronat et ouvriers. En effet, outre un mépris clair et affirmé des dirigeants, on ne peut qu’être dubitatif quant à l’inefficacité ou inaptitude de l’Etat à protéger ses citoyens face à des situations abusives. Naissent  alors les doutes devant une lutte qui semble perdue d’avance et naissent les tensions entre employés qui s’opposent à l’unité des dirigeants. Cette opposition dans la gestion d’un tel bras de fer se retrouve au cours de la réunion avec le PDG du groupe car la vision des deux parties opposent la rentabilité à la dignité, le profit à la survie financière. Le propos de Brizé brille ici par sa sincérité et sa complétude mais aussi par ses choix filmiques forts.

Il y a évidemment l’aspect documentaire qui marque une volonté de coller au plus près à la réalité et cela est renforcé par le casting. En effet, il y a un mélange entre des acteurs pros et de véritables travailleurs qui offrent un réalisme saisissant. Evidemment, la présence du grandiose Vincent Lindon habite l’écran et représente la force de la contestation avec une puissance impressionnante. Il y aussi les choix narratifs où les ellipses apportent une véritable fragmentions émotionnelle car on bascule d’un moment de joie (une rencontre avec un futur repreneur) à la torpeur la plus grande sans que jamais notre intérêt ne diminue. Le minimalisme inhérent aux films de Brizé est ici salvateur car on se focalise sur les éléments qui font et/ou défont les luttes plus que sur les personnages eux-mêmes et leur vie privée. Bien sur, il sera questions de difficultés rencontrées par les grévistes mais ce manque de détails permet à l’oeuvre de prétendre à l’universalité. On notera aussi un fond musical discret mais qui permet de renforcer la brutalité de la répression armée lors des manifestations notamment.

En Guerre est un film terrible dont on ne sort pas indemne avec un final brillant où la lutte consume les hommes sans que le monde n’en ai cure. Stephane Brizé et Vincent Lindon signent le film de l’année sans conteste possible.

L’homme sans passé (2002)

Violemment battu et déclaré cliniquement mort, un homme se réveille amnésique et redémarre une nouvelle vie à défaut de se rappeler de l’ancienne. Recueilli par une mini-communauté de démunis à la sympathie inégalable et transpirant la bonté de coeur, l’homme se voit offrir tout ce dont il a besoin : un toit, de la nourriture, des amis et surtout la chaleur humaine.

Récit au combien riche, L’homme sans passé recèle des trésors cinématographiques mis au service d’une narration tout en finesse. Partant avec les codes d’un film noir (l’agression), le film se mue en une reconstruction complète d’un homme que l’on pensait perdu. Commençant peu à peu à sortir la tête de l’eau, l’inconnu se construit une maison dont le charme fou ferait oublier qu’elle se trouve au milieu d’un tas de déchets. Il se trouve même un travail et une petite amie. Tout roule pour lui et quand bien même un abrancadabantesque hold-up le conduit en prison, il y a toujours une main tendue pour le sauver.

Tirant adroitement les ficelles de la comédie, Aki Kaurismaki offre à son film des pointes d’humour au combien atypiques comme ce garde qui parle de son chien d’attaque hannibal ou encore les dialogues surréalistes du héros avec sa petite amie. Dans cette Finlande imaginaire où les gens se soutiennent les uns les autres, où le misérabilisme n’a pas sa place, tout semble magique et on a l’impression d’être en présence d’un conte fantastique. Cet aspect est renforcé par les passages musicaux où le texte met en lumière de manière subtile les enjeux dramatiques de l’intrigue. Kaurismaki dresse une ambiance spéciale de part l’apparence austère de sa réalisation où chaque plan est un tableau soigneusement agencé. Les dialogues sont aussi spécifiques car très monocordes et jamais vous ne verrez quelqu’un rire ou crier. Ceci pourra en rebuter certains mais pour peu que l’on plonge dans cette univers le contraste entre les propos et l’attitude des protagonistes est un habile atout conférant au récit une force tranquille qui lui sied à merveille.

Les films de ce genre sont rares, trop rares. L’homme sans passé est de ces films qui, en plus de laissé un souvenir impérissable, trouve de l’optimisme même dans la tragédie. Un film qui réchauffe le coeur, ni plus ni moins.

Un homme est passé (1955)

Tel un serpent en plein désert, un immense train brise le silence des étendus sableuses dans une Amérique profonde et dont on n’image pas l’existence. Le bruit de la machine apporte un vent de changement et de tourments à venir. Quand un homme habillé de noir en descend, il porte en lui l’empreinte du funeste aussi bien passé que présent.

Un homme est passé est une oeuvre dont la parenté est dure à établir. En effet, l’habillage du film fait d’emblée penser à un western. Le décor tout d’abord car la ville se compose d’éléments inhérents au genre : une gare, un motel et une sorte de saloon. Ensuite la population : un shérif, un docteur et des cow-boys. Cependant, l’arrivée de John J. Macreedy perturbe cet environnement. L’homme est vêtu d’un costume sombre et son bras gauche handicapé (toujours dans sa poche car il cache une blessure de guerre) en font un emblème du film noir (notons d’ailleurs qu’il n’est pas sans rappeler le mémorable personnage de Furie de Fritz Lang joué par le même Spencer Tracy). Toujours en alternance entre ces deux genres, le film bouscule les codes en remplacent les chevaux par des voitures et le méchant par une entité : le village.

Clairement, le cadre posé par Sturges est admirable d’efficacité et la technique impeccable qu’il offre ajoute un plus non négligeable. Il est l’un des premiers à tirer tout les avantages du cinémascope en offrant des prises de vues remarquables. L’opposition entre le héros et ses antagonistes est faite au travers non seulement de l’attitude mais aussi des choix de plans. Tout d’abord, Macreedy modélise le mouvement et donc la justice. D’un calme olympien, il avance d’un pas sur et est toujours filmé à hauteur d’yeux. Du coté des locaux, les plans sont en contre-plongé et l’on a droit à des plans fixes où les antagonistes sont immobiles et réduit à des abrutis incapables d’initiatives. Le jeu sur le cadre est primordial ici et permet l’inversion dans les rapports de forces sans paroles inutiles. A noter aussi que pour un film noir, il est étonnant que l’essentiel de l’action se déroule de jour mais l’on observera que le personnage de Macreedy est souvent filmé sur un coin ombragé comme pour masquer encore plus un homme dont on ne sait que peu de choses avant le final.

Porté par un Spencer Tracy imposant, ce film est western noir à la technique impeccable.