The Square (2017)

Un carré où régnerait une solidarité, l’entraide. Un carré symbole et reflet d’une société qui, peu à peu, sombre dans l’indifférence. A bien des égards, le propos de ce film pourrait sembler moraliste et d’un prétentieux sans commune mesure et pourtant…

Et pourtant, The Square arbore le masque de la neutralité en choisissant un personnage profondément antipathique comme un héros. Christian dirige un musée d’art comme une entreprise, la passion de l’art semble être secondaire pour lui. Quand un jour, une femme traquée débarque dans la rue, il se retourne et lui tend la main pour la protéger d’un homme à ses trousses. Instant nerveux et marquant pour Christian qui se rend compte d’une forme de déconnexion émotionnelle tant cet événement provoque en lui un tourbillon de tension. De cette événement, va naitre une traque qui chamboulera sa vie et nous révélera sa véritable nature.

Découvrant qu’il s’est fait voler son portefeuille et son téléphone, Christian décide de jouer la carte de la menace. En effet, il glisse des enveloppes avec un mot accusateur afin que le coupable lui rende ses biens. Jamais il ne pensera à aller demander simplement ou à prévenir la police. Non, il part du principe que l’humain est mauvais et incapable de réparer ses erreurs. Son attitude révèle ses failles et dévoile un homme particulièrement mauvais. Son comportement avec les femmes révèle une volonté profonde de cloisonnement émotionnelle. C’est d’ailleurs, d’autant plus percutant quand on apprend par un hasard total l’existence des filles de Christian et qu’on le voit se comporter en être brutal face à ses enfants. Son attitude renvoie le parfait reflet d’indifférence auquel The Square veut s’opposer. L’altruisme et l’empathie sont absentes (ou artificielles) chez Christian qui ne voit que sa personne comme si l’incident du début du film avait révélé sas faiblesses et fait tomber son masque.

Evidemment, The Square ne se limite pas à cela et l’art prend une place plus qu’importante. Se moquant ouvertement de certaines tendances avec un humour ravageur. On pense tout d’abord aux oeuvres : les tas de sables alignés et le message qu’ils évoquent, les chaises en équilibres avec un bruit de fond gênant ou encore le clou du spectacle l’homme-primate. Et ici, on a sans doute le droit à la scène qui fera que ce film est inoubliable. Diner de gala, belles tenues et invités fortunés plantent le décor. Entre alors un « artiste » à l’attitude de primate qui, le temps d’un moment, cause rires et amusement. Mais quand un homme se voit violenter par « l’artiste » et quitte la scène, on ne rit plus. Et surtout, on n’agit pas. L’audience se retrouve alors tête baissée, victimes muettes d’un tyran dont le comportement est excusé grâce à sa carte d’artiste. Une femme se fait agressée devant ce parterre d’autruches qui, en détournant le regard, se fait complice. Elle commence par rire avant de tomber dans une détresse qui se muera en terreur. Violée en publique, elle ne sera secourue que lorsque l’immonde ne pourra plus être caché. Cette scène catalyse le propos de l’oeuvre avec force et sans concession. Les multiples références aux sans abris sont un aspect que le film allie avec intelligence à Christian pour contraster sa bonté d’apparence. En confrontant, l’art et la solidarité le film confronte deux univers pour faire éclater l’écart entre une réalité morose et un idéalisme modélisé par cet art que l’on nous offre en guise de voile.

Ruben Ostlund affiche une réalisation particulièrement saisissante. D’une part, la profondeur qu’il donne ses prises de vues fascine. Il plonge ses protagonistes dans des espaces gigantesques réduisant leur importance ou au contraire les contraints dans des espaces réduits pour souligner un étouffement à l’instar de cette scène de sexe surréaliste. Il y aussi un soin particulier apporté aux éclairages et à la photographie comme la montre la scène  où Christian dépose des messages dans les boites au lettres. Fuyard et péteux, l’éclairage souligne l’absurdité de sa démarche avec une lumière qui s’éteint pour le laisser seul face à son absurdité. La réussite du film tient aussi à ce casting comptant des intervenants américains comme Elizabeth Moss (parfaite en journaliste atypique) ou encore Dominic West en artiste perché. L’osmose offerte entre réflexion societale, satire du monde de l’art et un humour noir piquant (l’homme atteint du syndrome de Tourette, la publicité pour promouvoir The Square ) font de The Square un objet maitrisé et cinglant.

Alliage singulier et étonnamment marquant, The Square est l’une des belles surprises de l’année tant il parvient à dépasser le cadre dans lequel il s’inscrit.

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Bad Boy Bubby (1993)

Le cinéma offre parfois des moments glauques, désagréables et même difficilement soutenable l’instar de l’introduction de Bad Boy Bubby qui nous montre le quotidien d’un enfant….de 35 ans. Bubby vit emprisonné dans un appartement avec sa mère qui l’humilie, le prive de tout contact humain (en lui disant que le monde extérieur est dangereux car irrespirable), le viole et lui refuse toute humanité. Horriblement malsain, le début de ce film laisse soucieux quant au reste de la trame narrative et pourtant…le plus beau peut naitre de l’horrible.

Une fois Bubby échappé de ce cauchemar, il découvre le monde avec la candeur d’un enfant et tout les traits qui font l’innocence des tout petits. Bubby se heurte à un monde rude où la misere, le rejet de l’autre et l’indifférence semblent être un mode de vie naturel et acceptable. Ainsi, il croise un groupe de musique qui va l’adopter et avec lequel il va transformer ses malheurs en source de bonheur pour un public acquis à sa cause. Il croisera la route de personnes handicapés et parviendra à communiquer avec elles, faisant ainsi montre d’une forme de don pour le contact humain. Bref, Bubby va devenir un humain et tout ce qui en fait la beauté.

Clairement, Bad Boy Bubby est une oeuvre singulière tant son déroulement intrigue. En effet, l’on se questionne sur les motivations de l’auteur avec ce personnage profondément décalé de tout standard scénaristique car Bubby n’a pas vocation à sauver des vies ni changer le monde. C’est d’ailleurs relativement tardivement qu’apparait le rôle de Bubby au cours d’un concert où son talent de chanteur (rappelant un certain Nick Cave tant physiquement que vocalement) irradie et fait entrer une foule en transe. Bubby n’est autre qu’un symbole de la vie et de sa célébration tant il parvient à redonner la joie et le bonheur à toutes celles et ceux qu’ils croisent. Angel, qui deviendra sa femme, témoigne de cet état de fait dans une scène venue d’ailleurs où il porte dans ses bras une femme handicapée suspendant le temps et créant l’émotion la plus pure qui soit.

Les multiples références visuelles renforcent l’aspect symbolique de l’oeuvre. Qu’il s’agisse d’éclairages mettant en lumière Bubby, d’un cadrage quasi-christique (la tenue de prêtre de notre héros renvoyant clairement à cela) ou encore de musiques purement religieuse rien n’est laissé au hasard et les diverses rencontres montrent clairement la volonté scénaristique d’aborder plusieurs aspects de notre société. Bien entendu, il n’est nullement question de radiographier le monde mais au travers des yeux de Bubby, un regard plus simple, plus direct nous est offert ce qui donne un point d’attaque inédit sur certaines thématiques comme l’exsitence de dieu. C’est d’ailleurs un contrepoint parfait que nous propose l’oeuvre. Bubby porte un habit de prêtre et rêvet une position quasi mystique et la scène où l’existence de dieu est questionnée. On voit alors apparaître de manière originale le sens de la vie où l’humain prime plutôt que la supposée existence d’une entité supérieure qui regirait la vie et ce que l’on en fait. Brillante idée que cette mise en lumière qui fait basculer l’oeuvre du sordide vers le poétique avec une émotion atteignant des sommets de sincérité.

Dérageant, malsain mais paradoxalement profondément touchant, Bad Boy Bubby est un cadeau savoureux du cinéma Australien qui mérité assurément le détour.

Mobb Deep

20 juin 2017 : Albert Johnson nous quitte. Pour beaucoup ce nom ne dira rien car il était surtout connu sous le nom de Prodigy et opérait au sein du groupe Mobb Deep.

Mobb Deep n’est ni plus ni moins que l’un des plus grands groupes de tous les temps. Evidemment, ce nom parlera plus aux amateurs de rap mais ce que le groupe a fait dépasse le cadre de son genre musical. Mobb Deep a révolutionné le rap avec deux albums aussi grandioses que précieux, aussi précieux que rares. The Infamous et Hell On Earth sont sortis respectivement en 1995 et 1996. Deux ans pour qu’Havoc et Prodigy trônent au sommet de leur art, deux albums qui jamais ne perdront l’aura qu’on leurs confère.

De The Infamous beaucoup ne retiendront que le morceau Survival of The Fittestet on peut aisément les comprendre. Quelques notes au piano pour commencer ce qui ressemble à l’une des pièces maitres du rap. Ce morceau à lui seul catalyse l’essence de la musique de Mobb Deep. En effet, le rap est pour beaucoup un moyen de raconter son vécu tout en évoquant des problèmes sociaux et societaux. A ce titre, ce morceau raconte ce qu’est la vie dans le Block (la cité) et la survie qu’est la vie pour les jeunes de ces milieux défavorisés et abandonnés. Pas d’images pour embellir, le duo se fait direct et le plus cru possible.

« My part of town is similar to Vietnam »

Le sens de la formule du duo épate tant il est capable de décrire son quotidien avec virtuosité. Probablement l’un des meilleurs morceaux de l’histoire du rap, Survival of The Fittest pose un cadre duquel le groupe ne dérogera pas. On pense inéluctablement à cette phrase :

« when Worst come to worst, my people comes first ».

Qui renvoie à une règle de conduite mais surtout à une promesse profondément associée à l’image du groupe.
Ainsi, l’on comprend que l’on a à faire à un groupe totalement honnête avec son public à la différence de beaucoup trop d’artistes qui s’inventent une vie pour mieux se vendre.

Bien entendu, on ne saurait résumer The Infamous à un seul morceau tant la richesse du disque se dévoile au fur et à mesure des écoutes. Qu’il s’agisse de Shook Ones qui racontent les luttes intestines qui rongent les jeunes sur un fond musical entêtant et profondément sinistre (parfait habillage pour le texte) ou encore Start of Your Ending qui introduit l’album et montre le talent de MC de Prodigy et Havoc en imposant la cadence particulière de leur flow respectifs. Si on devait donner une vue d’ensemble du disque, on retiendrait l’aisance vocale associée aux textes percutants qui font toujours office de moyen pour le groupe d’exposer une vie difficile et la mise en retrait par la société de problèmes graves.

Un an après The Infamous, Mobb Deep réaffirmait sa puissance avec Hell On Earth un album plus noir et dur que son prédécesseur. Havoc et Prodigy laissaient tomber les masques pour afficher rage et véhémence. Un état de fait quand on écoute Extortion en featuring avec Method Man. C’est à une extorsion artistique que nous avons à faire, ils attaquent à bras le corps leurs opposants en assenant un texte rempli de fureur et d’assurance. Ils se savent supérieurs et en font une démonstration aussi brutale que terriblement efficace. On notera le choix instrumentale avec un sonore rappelant une alarme : un signe qui dit faites attention à vous. Evidemment et comme dit plus haut, le groupe n’oublie pas d’où il vient et le morceau Hell on Earth en est la preuve. Cette enfer sur terre c’est cette vie qu’on ne choisit pas dans les cités américaines mais c’est aussi un déterminisme social que la société accentue en mettant de côté pauvres, noires et les minorités de manière générale. On comprend alors la rage qui les anime notamment quand il évoque le rap en l’appelant Bloodsport car cet art semble être un des rares moyens de s’extraire d’une condition difficile et donc un objet de lutte entre rappeur pour être le meilleur. Témoin de l’importance de Mobb Deep dans le monde du rap, les apparitions de Raekwon, Nas et Method Man montrent que le duo est capable de s’adapter à des trio sans perdre en impact ou justesse et surtout de rassembler ses paires.

Deux albums de légende pour deux artistes de légendes : Prodigy et Havoc restent à ce jour des maitres du rap dont on ne cessera jamais d’écouter les chansons.

Wind River (Taylor Sheridan, 2017)

Durant la course effrénée qui ouvre le film, un poème sublime habille notre esprit. La lutte que l’on voit entre une femme et le froid qui la pénètre annonce la couleur. L’innocence va se heurter à une réalité aussi silencieuse que brutale. Contraste entre le blanc immaculé de la neige et l’homme acculé face à sa sauvagerie latente.

Apres avoir écrit les scénarios de Sicario et Comancheria (ce qui montre son talent d’écriture), Taylor Sheridan poursuit son aventure scénaristique en passant en plus derrière la camera. Pari osé d’autant que son oeuvre obéit à un schéma clairement identifié. En effet, la lutte contre le crime est toujours un prétexte pour évoquer les maux de gens que l’Amérique oublie bien trop souvent (les mexicains dans Sicario et les victime de la crise fincanicère dans Comancheria). Suivant ce schéma, Wind River impose un décor glaciale au coeur du Wyoming proche d’une réserve indienne et mêle la ségrégation socio-spatial à une odyssée marquante.

L’enquête menée par une inexpérimentée agent du FBI (la sublime Elizabeth Olsen) nous place dans l’inconnue. Nous nous retrouvons dans ses bottes car, comme elle, nous ne connaissons rien de la culture locale ce qui offrira des moments déchirants (sa visite chez la famille de la victime est glaçante). Pour la guider, c’est une nouvelle métamorphose artistique qui nous est offerte. A l’instar de la surpuissante interprétation de Chris Pine dans Comancheria, c’est ici Jeremy Renner qui se transforme en chasseur impitoyable et bluffe de part son aisance dans ce rôle. Le duo mène l’enquête sur un meurtre aux circonstances mystérieuses mais symptomatiques du mal rongeant sur cette région.

Wind River impose au spectateur de vastes étendues de neiges auxquelles le silence sert de manteau. Le calme et la solitude semblent dicter le tempo dans ses régions (quand les tempêtes de neiges ne s’en mêlent pas). Naissent alors grâce à une sélection auditive savoureuse (merci encore aux génies de Warren Ellis et Nick Cave) une ambiance profondément mélancolique et émouvante. La traque de nos héros est celle de ce qui mine cette région : le refus de lutter devant le désespoir et la misère humaine. Cette thématique est abordée par deux angles aussi complémentaires que pertinents. D’une part, le héros porte sur ses épaules un poids dont il ne se débarrassera jamais mais montre une capacité à lutter exemplaire. Toujours à distance des événements et des autres personnages du film (visuellement on notera le discret de ce détail mais qui se montre épatant), il montrera vraie nature dans les faces à faces où son coeur s’ouvre pour exprimer sa douleur. D’autre part, il y a cette galerie de personnages locaux qui montrent le désespoir qui règne dans la région. Tous sont guidés par le dégoût de la vie qu’ils ont. Solitude et ennuie sont leurs lots communs et en font des bêtes. Et ce pour une raison qui rejoint la lutte commun à tous les protagonistes. Cette lutte est celle de la vie, ni plus ni moins, car l’abandon nous encercle dans le film. Entre ceux qui se refusent à vivre et ceux qui deviennent de véritable sauvages, le film ne laisse aucune porte à l’espoir. Les dernies instants montrent que la salivation espérée est une illusion dont il faut se défaire. Devant les vies brisées, le seul rempart est la force que l’on peut trouver chez les autres et plus particulièrement ceux que l’on aime.

Wind River balaie d’un revers toutes les attentes possibles. Claque émotionnelle sans commune mesure, le film me laisse hagard, perdu et donne la sensation d’avoir vu une oeuvre grandiose. La marque des grands films assurément.

Take Shelter (Jeff Nichols) 

Curtis LaForche mène une vie calme et remplie de bonheur. Une femme aimante et une petite fille qu’il aime plus que tout. Le travail paye bien d’autant qu’il fait équipe avec son meilleur ami. Si le bonheur n’a pas vraiment de forme universelle celui de Curtis pourrait la devenir. Pourtant quand un rêve lui annonce un drame diluvien, une tornade dont il ne perçoit pas encore la forme mais seulement les contours, toutes ses certitudes disparaissent et il devient alors autre chose. Take Shelter n’est que le second film de Jeff Nichols et pourtant il a déjà une maîtrise qui dépasse le commun. Avec ce film, il offre un mélange de surnaturel auquel il adjoint un cadre social finement ancré pour livrer une oeuvre dantesque.

Commençant par évoquer le quotidien de Curtis, le film part du cadre de la famille idéal au travers de raccords aussi anodins que fondamentaux. D’une machine à coudre fondu avec le bruit d’une machine de chantier en passant par des rêveries qui ramènent inlassablement au petit-déjeuné où la famille se réunie. Nichols aime utiliser la constance des schémas et faire d’eux les engins de la rupture. Les premiers rêves de Curtis en sont l’illustration. On n’y voit que lui et sa fille comme si sa femme était déjà hors-jeu. Ou encore les scènes où Curtis sort de ses rêves seul dans son lit. L’exclusion de sa femme est encore un symbole celui de son couple qui s’étiole. Reste alors sa petite fille dont la surdité en fait un être à part. Elle n’entend pas les délires et colères parentales, elle ne voie que l’amour qu’on lui porte. Si Curtis est le pilier de cette histoire, le symbole de la famille est plus que prépondérant car la tornade annoncée n’est pas le délire d’un homme sombrant dans la folie mais une chose bien plus grande, bien plus universelle.

En effet, Take Shelter est une annonce : quelque chose de grave va arriver. Ce quelque chose n’est pas un cataclysme naturel mais une chose crainte et attendue. L’apocalypse vu par Curtis n’est autre que l’effondrement de l’Amérique, la puissante, la dominatrice celle où tout est possible. Cette effondrement social et culturel tiendrait dans un accès aux soins plus durs avec l’exemple de la fille de Curtis et sa surdité. Il prendrait ensuite les allures de pertes d’emplois comme Curtis qui se fait virer pour une erreur stupide. Cette chute d’un monde voué à un éclatement dont les crises financières semblent êtres les annonciatrices est donc modélisé par ces tornades, ces oiseaux devenants fous et ces hommes tentant d’entrer chez Curtis (Pensez donc à La Route et à ces mangeurs d’enfants qui pillent les maisons durant la « fin du monde »). La folie de Curtis devient alors un moyen d’évoquer ces lanceurs d’alertes que l’on ne prend pas au sérieux (pensez à l’affaire Madoff) ou encore que l’on fait taire (la liste est trop longue). Et le révéleteur de ce propos tient dans l’ultime scène quand pour la première fois la femme de Curtis voit ce que son homme a vu et se rend compte de son erreur.

Evidemment, Take Shelter ne tire pas sa force seulement de son propos. La plus grand part de magie tient dans la capacité du film à faire de nous des partisans de Curtis, incarné par un Micheal Shanon irradiant de génie en prédicateur de l’apocalypse. Nous voyons ce qu’il voit et somme alors tenté de le croire. Peu à peu la thèse de la folie et le climax de la sortie de l’abri (au passage une scène d’une puissance émotionnelle folle) nous font réfléchir et douter de lui. L’inception fait alors son oeuvre et l’idée que quelque chose de grave va arriver nous submerge et la concluions apportée avec cette matière jaune qui tombe du ciel sonne comme un décision que Nichols arrête net (le parallèle avec Inception est possible ici). Mais alors quid de la famille qui était unie ? Comment comprendre ce final déroutant ? L’union face au calvaire est ce que Curtis a fui en se renfermant sur lui-même. Toujours seul dans ses rêves, il se passe de sa femme qui, pourtant, ne montre que de l’amour pour lui. Comme dit plus haut, le final est le seul moment où la famille est unit dans une des visions de Curtis. Sans doute est-ce le message de Nichols, L’abri dont il parle n’est pas matériel mais il est spirituelle et se trouve dans la famille et plus généralement l’amour de nos proches.

Sujet d’étude filmique parfait (je n’évoque pas ici les jeux sur les axes, sur les rapports de forces instaurés dans les rêves et d’autres encore), Take Shelter est une oeuvre comme en voit au mieux tous les 10 ans. Take Shelter est un chef d’oeuvre qui a l’ampleur de ces films qui créent un amour viscérale du cinema.

Generation Kill (David Simon, Ed Burns &Evan Wright.)

S’il est un créateur de série qui parvient à allier le travail de journaliste et humanisme irradiant c’est bien David Simon. Auteur de la meilleure série télévisée jamais faite The Wire, il nous propose ici une plongée dans l’armée américaine et l’invasion de l’Irak. Evénement déjà abordé à de multiples reprises, ici le placement est d’un singulier qui n’a d’égal que sa pertinence. En effet, nous sommes plongés dans la vie d’une escouade qui se dirige vers Bagdad. Il ne s’agit aucunement de faire une démonstration technique avec des bombardements, des scènes de guérilla urbaines ou autre mais c’est l’homme qui nous intéresse : son rapport à la guerre, les facettes des militaires et surtout une analyse d’une invasion en forme d’improvisation constante.

C’est au travers du reportage du journaliste Evan Wright qui vécut au sein d’un bataillon de marine qu’est née la série. Incarné dans le show par un acteur marquant Lee Tergesen (Tobias Beecher du bijou Oz), il est ici notre point d’entrée dans ce conflit. On découvre ainsi une galerie de personnage désarçonnante de variété et d’extrémisme. On trouve pele-mele : un raciste, un chef idiot, un chef respecté, un comique de service et une pelleté de gens perdus. Parmi les personnages les plus attachants on trouve l’excellent Alexander Skarsgaard et l’hilarant James Ransone qui forment un excellent duo. De cette galerie va naitre une série aux aspérités complexes et savamment mise en scène.

Filmé à hauteur d’homme, la guerre nous apparait comme une entreprise hasardeuse. Les missions ne semblent jamais tenir compte du facteur humain. Les soldats se comportent parfois comme des terroristes en commettant des frappes sur des villages civils sans se poser de questions et en se gargarisant de meurtres. Les massacres « gratuits » sont monnaie commune et constituent pour certains idiots une victoire. Mais contre qui ? Car le problème pointé ici est celui de l’ennemi qui ici n’est pas clairement identifié. La libération de la dictature a laissé place à un peuple désemparé et vivant dans la misère. Les soldats deviennent alors une force humanitaire. C’est en substance ce que nous dit la série. Les armes sont ici dérisoires et ne devraient servir qu’a dissuader les pillages, viols et autres vices subies par des populations sans défense. Mais les ordres ne vont pas dans ce sens et font des soldats des cibles. C’est ce que le bataillon découvre avec amertume. Eux qui voulaient aider ces gens deviennent complices d’un conflit duquel ils savent qu’ils ne sortiront pas avant un moment. La pertinence de la série tient dans cette faculté de pointer les failles de cette invasion américaines en montrant les erreurs commises et les crimes provoqués.

L’attachement naissant avec ce bataillon est impressionnant car al série ne contient que 7 épisodes. On se prend à être touché par ses hommes aux failles naissantes et aux blessures béantes. La plus belle trouvaille est cette multitude de passage où les soldats chantent (extrait : Tainted Love —> https://www.youtube.com/watch?v=XRajfty4OuU) . On se prend à rire au milieu de ce cauchemar ensablé qu’est l’Irak. Les multiples conversations servent de révélateur des tensions entre soldats mais aussi des personnalités variés qui constituent l’armée américaine. Se confrontent alors les idiots et ceux qui comprennent vraiment ce qui se passe. Ce contraste humain est un miroir sociétal implacable et saisissant à quoi la dernière scène donne une forme d’universalité bienvenue.

Nouveau tour de force de David Simon, Generation Kill pose les bonnes questions et mets en lumière un conflit dont les victimes sont dans les deux camps.

Sons of Anarchy  (Kurt Sutter)

Riding Through This World…All alone

If someone takes your soul…you’re on your own

Tels sont les mots qui lancent le générique de SOA créée par Kurt Sutter qui s’est immergé dans la vie d’un véritable club de motards pour s’imprégner de l’ambiance et offrir un réalisme maximal. De ce point de vue là, la série est vraiment très interessante car elle donne par petites doses ce qui fait l’identité des Sons of Anarchy que l’on suit durant 7 saisons. On découvre ainsi que le club est divisé en plusieurs groupes appelés Chapitres et organisés par régions. Chaque chapitre à uns structure hiérarchique claire : un président, un vice président, un sergent en charge de la sécurité et des exécutions, un secrétaire en charge des finances et des membres aspirants entre autres. On découvre les règles qui régissent l’univers de ce gang qui, sous une façade de garage, cache un énorme traffic d’armes aux ramifications complexes. L’organisation se traduit dans les sorties à moto, aux guidons de Harleys, car qui ne peux conduire sa moto n’est plus un membre. Ainsi dans le cortège, de la tête à la queue, on retrouve la président, son vice-président et ainsi de suite. Le monde des bikers est un monde ordonné où chaque chose, chacun a un place et un rôle à tenir. Les décisions inhérentes à la vie et aux affaires du club se regèlent au tour de la table présider par le président du chapitre où l’on vote les choses à main levée. Complexe microcosme « démocratique », le club est un lieu animé que l’on ne quitte qu’avec difficulté tant la série se dote d’un charme fou.

La série a d’ailleurs beaucoup de similitudes avec les Sopranos où la double vie de son héros allie Mafia et vie de famille. Jax Teller incarné par Charlie Hunnam est en proie à un doute sur sa vie et son devenir d’homme qui va mener le club à des évolutions radicales au cours de la série. Entre Tony Soprano et Jax, il n’y a qu’une fine limite de crise identitaire. (Evidemment la comparaison entre les deux show s’arrêtera là car la qualité affiché par Les Sopranos semble difficilement égalable) Les tourments de son héros naissent de la découverte d’un carnet laissé par son père ancien président du club dans lequel il évoque ses doutes sur ce club qui semble s’être perdu en route assoiffé par l’appât du gain et une tornade de violence impossible à enrayer. A ce titre, la série impose une violence qui ne cessera jamais de croitre au point d’en devenir parfois artificielle alors qu’elle était dans les premiers temps une nécessité de nous rappeler que les hommes à l’écran ne sont pas des enfants de coeurs. On retrouve dans ce show une galerie dingue de personnages d’ailleurs. A commencer par les membres récurrents : Chibbs, Juice, Tig, Happy, Clay, Opie et bien d’autres. La série n’est pas non plus avare en Guest de choix : Danny Trejo, Rockmond Dumbar, Kurt Sutter ou encore l’hallucinante prestation de Walton Goggins et celle de Ray McKinnon qui marquera la saison 4. Du beau monde et des personnages savamment écrits et offrant des arcs narratifs souvent intéressants. A ce titre la lutte entre Maggie Siff et Katey Sagal offrira de belles scènes intenses de haine.

L’habillage générale de la série ne fera jamais aucune fausse note grâce notamment à une bande-son exemplaire. Qu’il s’agisse de reprises dantesques : House of The Rising Sun, All along the Watchtower, Gimme Shelter ou de morceaux originaux : This Life, Comme Join The Murder ou encore The Whistler (on saluera les multiples chansons de l’immense The White Buffalo, artiste unique et remarquable), la série sait jouer de la musique pour conclure des arcs narratifs et marquer certains épisodes dans le coeur du spectateurs. Un coeur que la série a gros tant elle parvient à nous immerger avec ces mauvais garçons et à nous faire oublier ce qu’ils sont. On pardonne les pires actes et on s’attache à eux en dépit de leurs mauvaises décisions. Qui n’a pas changer d’avis sur Tig ? Qui n’a pas été ému par Juice, Opie ou Jax ? Faire de ces gens des humains est un tour de force assurément que la série ne ratera jamais mais dans ses moments de faiblesses. Car que l’on ne s’y trompe pas, la série s’est perdu au sortir de l’excellente saison 4. Les premières saisons lancent un élan dingue et jouissif tant on est passioné par les aventures en cours et les trames lancées de ci de là. Mais arrivé à l’arc attendu à la saison 4, on se retrouve dans des trames artificielles qui scelleront l’avenir de la série dans les saisons 5 et 6 pour conclure sur une saison 7 confuse et peu passionnante. En dépit d’un final hautement poétique et plutôt original, la série donne des regrets devant son étirement inutile.

Qu’importe ses errements, Sons of Anrachy marque le spectateur avec son monde impitoyable où la violence n’a d’égale que l’attachement que l’on porte à ces motards gangsters.

Le Congrès (Ari Folman)

C’est sur un visage marqué non pas par le temps mais par les épreuves de la vie que le film débute. Le cadrage serré sur le visage de Robin Wright offre une mise à nue émotionnelle quasi cathartique. Les premiers instants du film pointent alors vers une direction narrative claire celle des choix qui font et défont une vie. Ari Folman avait déjà réussi avec Valse avec Bachir à mélanger le reel et l’animé pour créer un contraste émotionnel saisissant. Ici, il s’aventure dans la SF en proposant une plongée futuriste dans un monde en totale déclin.

Découpé en deux parties, le film commence par aborder de manière radicale la vie de Robin Wright qui joue ici son propre rôle. Courte mais d’une profondeur viscérale, cette partie impressionne par l’envergure émotionnelle du propos. Rejetée par les maisons de productions à cause de mauvais choix de carrière, Robin se retrouve en marge et tente de se relancer grâce à son agent (le touchant Harvey Keitel). Vivant avec ses deux enfants (dont un fils malade et voué à la cécité et la surdité), elle se remet en question de manière systématique : regrettant tel ou tel choix et refaisant le passé. L’intelligence cinématographique de cette partie se retrouve dans la réalisation et le point de vue adopté. D’une part, la trame lance les ramifications de la seconde partie en abordant le scan : procédé permettant de réaliser une copie numérique d’un acteur et de le rendre « immortel » en quelque sorte.  D’autre part, le récit se focalise sur ses personnages en se plaçant à leur hauteur par le biais de gros plan et d’un cadrage ciselé. De la première scène à la séance de motion capture, l’émotion est omniprésente et le climax atteint avec le discours d’Harvey Keitel déborde de sincérité et d’émotions. On sera particulièrement touché par la grâce qui se dégage de Robin Wright dont la performance mérite une quantité immense de superlatifs.

La seconde partie se déroule 20 ans après les événements de la première partie. Le monde a changé et les gens vivent désormais dans un monde animé dans lequel ils pénètrent par le biais d’un produit hallucinatoire qui fait voir le monde sous forme de film d’animation. Ici le propos prend des allures Orwelienne dans une société dirigé par un conglomérat qui impose l’hallucination comme mode de vie pendant que le monde sombre dans le chaos. La drogue devient alors le seul moyen de survivre au cauchemar qu’est devenue la vie. Derrière cette façade se cache évidemment une critique des grands groupes du divertissement qui impose une dictature économico-culturel notamment par le biais de nouvelles techniques qui ternissent le cinema et le rende parfois factice. On pense naturellement à Avatar et les blockbusters de type Transformers qui se résument à un amoncellement putride d’images numériques dénuées de coeur et de ce qui fait le cinéma. Cette partie est avant tout un trip hallucinatoire qui se laisse parcourir sans nécessairement chercher à tout comprendre à l’image de son héroïne qui se retrouve perdue dans le temps. On vogue de péripétie en péripétie sans être capable de distinguer le vrai du faux-vrai ou du faux tant les images et distordent pour créer un désordre reflétant la société.

Le congrès est une oeuvre unique qui témoigne d’un savoir-faire rare et précieux. Ari Folman repousse ici les barrières narratives pour nous offrir une épopée marquante et marquée par une Robin Wright au firmament.

Baby Driver (Edgar Wright)

La musique est devenue de nos jours un compagnon du quotidien pour beaucoup. Transportable et facilement accessible, c’est un art qui s’apprécie facilement et force la réunion des gens. Mais c’est aussi un art intimement lié au cinéma comme l’a démontré récemment Damien Chazelle avec le succès de La La Land. Quand Edgar Wright délaisse ses délires zombiesques et ses cornettos, on connait déjà le résultat avec notamment le renversant Scott Pilgrim où la maestria technique et narrative du jeune réalisateur s’est illustrée de manière spectaculaire. Le voici aux commandes de ce qui s’apparente à l’une des oeuvres marquantes de l’année.

La volonté de Wright apparait en exactement 30 secondes à l’écran. Le démarrage du film obéit à un montage millimétré où se croisent deux événements permettant de situer l’univers du film. D’un coté un conducteur se prête à une chorégraphie dans son siège sous la direction de Jon spencer et son Blues Explosion. De l’autre coté, des braqueurs réalisent un casse. S’engage alors une course-poursuite d’une fluidité à toute épreuve qui inscrit le conducteur et la musique comme les héros du film grâce à une démonstration impressionnante de technique et d’intelligence. On retrouve alors Edgar Wright tel qu’on l’aime : percutant, drôle et inventif.

Orienté autour d’un jeune pilote surdoué et souffrant d’un trouble auditif, Baby Driver orchestre plusieurs braquages dans lesquels Baby, le héros, fait montre de ses talents de conducteur hors du commun. On peut le lire dans quelques commentaires de-ci de-là : le film est un film de braquage musical. Pas vraiment, la portée de l’histoire va bien plus loin que cela car Baby Driver est une quête, celle d’un homme qui se cherche un avenir et noie son quotidien en se promettant un futur plus propice au bonheur. Cet aspect se dessine notamment au travers du quotidien de Baby qui se résume à une dette et un passé lourd à porter. Le schéma du film rentre d’ailleurs dans ce cadre car chaque braquage se conclu par un retour dans l’ombre où vit Baby. Constante dans l’oeuvre de Wright, l’amour semble ici dessiner un échappatoire aussi poétique que fantasmagorique. La rencontre de Baby et Deborah renvoie à celle de Scott et Ramona : une découverte hasardeuse mais qui devait se faire. Ainsi, la rencontre débouche rapidement sur une romance vouée à la difficulté mais d’une évidence parfaitement retranscrite à l’écran. Le cadre narratif pourra sembler étriqué ou castrateur de part les enjeux déjà vus et revus mais se restreindre à cela pour une telle oeuvre serait une erreur grave. D’ailleurs, la galerie de personnages créée est un régal avec ce mélange de sales gueules dont on ne sait vraiment s’ils sont dotés d’une once d’humanité et/ou d’intelligence pour certains. On notera au passage un casting étincelant avec Jamie Foxx, Jon Hamm ou encore Kevin Spacey ainsi qu’un humour toujours aussi ravageur.

Baby Driver est une oeuvre qui remplit les coeurs de bonheur grâce à des touches scénaristiques disséminées de manière aussi discrètes qu’astucieuses. Tout d’abord, le montage obéit à la cadence donnée par l’introduction. Coupes sèches, changement radicaux de perspectives et encore de multiples plans séquences donnent à l’oeuvre une impression de mouvement perpétuelle qui se fait l’écho d’un des personnages centraux de l’oeuvre : la musique. Ne nous le cachons pas, Baby Driver est une réunion de merveilles avec cette collection parfaite de morceaux. Jon Spencer, Focus, Dave Brubeck ne sont que quelques des artistes qui dynamitent le cadre en offrant à nos oreilles un voyage des plus fantastiques. On se surprend à taper frénétiquement en rythme, à être transporter dans l’écran et à vibrer. C’est simple, le bonheur procuré par l’action ne cesse jamais et la musique du film permet un retour dans l’univers immédiat même des jours après l’avoir vu.

Baby Driver est un film rare, de ceux qui répondent à la fois à ces deux questions :

Pourquoi j’aime le cinema ? Pourquoi j’aime la musique ?

Edgar Wright signe une oeuvre qui rentre directement dans les coeurs et les fait vibrer.

We Got It From Here… Thank You 4 Your Service (2016)

La plupart des rappeurs les plus célèbres et les plus talentueux produisent rarement une pelleté de disques de qualité et il est encore plus rare qu’un artiste réussisse un come-back après quasiment 20 ans de silence. La réunion du groupe A Tribe Called Quest avait de quoi susciter la crainte de la sortie d’un disque faiblard jouant sur la nostalgie. Mais que soit balayées toutes les craintes car le trio revient avec ce qui s’apparente à un disque de légende.

Les prémisses de cette réussite se trouvent dans les deux premiers morceaux qui ont toutes les armes de classiques du rap. The Space Program est un hymne à l’union qui dépasse le cadre de la simple clameur mais s’inscrit dans une logique que le groupe défendra becs et ongles. Il s’agit ici d’évoquer l’abandon de la population (noire tout d’abord puis de la population pauvre par extension). Ce programme spatiale c’est un événement magique auquel veut croire le groupe, un événement qui ferait fondre les classes et unirait les peuples. L’engagement du groupe se poursuit par ce qui s’apparente au morceau le plus dénonciateur et qui se fait l’écho d’une large partie du peuple américain (étonnant d’ailleurs de justesse car l’élection de Trump renforce cet aspect). We the people c’est la lutte contre un président incompétent et reflet de la l’inégalité, du racisme et de la haine du pauvre. En témoigne ce refrain :

>All you Black folks, you must go
>All you Mexicans, you must go
>And all you poor folks, you must go
>Muslims and gays, boy, we hate your ways

Véritable véhicule de rage et de justesse, le morceau laisse un espoir avec cette conclusion qui jaillit :

>So all you bad folks, you must go

Evidemment, le reste de l’album suit le même niveau qualitatif grâce notamment à une jolie collection de featuring. On trouve notamment : Kendrick Lamar, Kanye West ou encore André 3000 et Busta Rhymes font une apparition au sein de morceaux à l’ambiance très variée. A ce titre, les genres se croisent en nombre conséquent avec la participation du grand Jack White qui insuffle à ce disque une pointe rock savoureuse. Les origines jazzy du groupe sont pourtant toujours présentes mais l’évolution artistique se fait ici avec talent et acuité. Rares sont les disques aussi riche et plus rares sont les MC qui perdurent. Q-Tip atteint après ses 40 ans un talent étincelant de maitrise. Le morceau We The People tourne essentiellement autour de lui et le voir en live renforce cet aspect. Un flow ciselé, condensé et qui, s’il ne répond pas aux sirènes de la modernité (comprendre par là qu’il ne renonce pas à son identité artistique), sonne comme celui d’un rappeur au zénith.

Comment aborder ce disque sans une pointe d’émotion après la disparition de Phife Dawg. Décédé peu avant la sortie du disque, il fait de ce disque un cadeau d’adieu des plus beaux. Qu’il s’agisse de live où le groupe lui rend hommage en laissant un micro sur scène pour lui comme si son esprit était toujours là pour rapper. L’exemple le plus parlant et le plus beau étant la démonstration de force au Grammy Awards où le groupe lui dédicace une performance de légende. Show ultra-engagé dans lequel le président Trump surnommé Agent Orange se voit être la cible du titre We The People avec une conclusion qui résonnera longtemps dans les mémoires :

>Resist, resist, resist

clamé le point levé par tous les protagonistes en signe de souvenir d’un certain jour d’octobre 1968 à Mexico. Cette volonté protestataire du groupe est sans doute l’angle sous lequel ce disque trouve sa force et son universalité. Disque de rap avant tout, We Got It From Here… Thank You 4 Your Service est un acte politique qui a mué suite aux élections présidentielles américaines.

Disque à la saveur particulière qui marque, 18 ans après son dernier album, le renouveau d’un groupe qui, s’il a perdu un membre, reste une légende dans le rap et plus généralement dans la musique.

Thank You 4 Your Service Guys.