Les forbans de la nuit (1950)

Harry Fabian est un escroc sans envergure. A le voir errer et fendre la nuit d’une ville endormie comme un ahuri, on comprend rapidement qu’il n’a pas les idées claires. La fortune sourit aux audacieux dit-on…Ici, Jules Dassin nous montre qu’elle peut sourire à des êtres plus faibles mais que le retour de bâton est inévitable et sans appel. 

En quelques instants, Jules Dassin assoie le désespoir de son héros quand celui-ci se jette chez sa bien aimée Mary (incarnée par la solaire Gene Tierney). Des idées jaillissent de son esprit en quête de LA combine qui le rendra riche et important. L’avidité de notre héros entre en collision avec une ville sur laquelle la nuit règne (le titre original est Night and the City) et plonge les plus précaires dans des situations périlleuses. Aux soirées fastes des plus aisées, les laissés pour comptes ne répondent que par un espoir quotidien d’un accès à la dignité et surtout à la reconnaissance. Un constat toujours d’actualité dans notre société et qui fait écho dans le film à une société en chasse de personnes qu’elle juge indésirables (nous sommes dans les années d’exil du réalisateur).

Les forbans de la nuit est un film noir mais se focalise aussi sur le sport par le biais de la lutte gréco-romaine que Harry tente de remettre en lumière grâce à une gloire du sport tombée dans l’oubli, le colosse Gregorius. Au désespoir de Harry, cette opportunité solide et prometteuse offre une échappatoire mais ouvre évidemment la voix à la jalousie et aux règlements de comptes inhérents au genre noir. Concernant son écriture et son rythme, le film est solide faisant montre d’une gestion remarquable de sa réalisation astucieuse et suggestive. En effet, outre des plans larges qui montrent le piège qu’est une grande ville la nuit pour les faibles, le film offre plusieurs idées interessantes. Il y a tout d’abord les nombreux gros plans sur les protagonistes qui marquent les grands changements de l’intrigue (on pense au moment où Harry pense au projet de la lutte ou encore à ses errements dans le final). On pense au visage de Gregorious le lutteur, une vraie gueule de cinéma, dont les gros plans accentuent la force et le charisme. Un autre exemple est les nombreuses contre-plongée offertes durant les courses poursuites dont on soulignera l’impeccable gestion tant la lisibilité et l’intensité sont exemplaires. Si un élément devait se démarquer ce serait naturellement la photographie du film et la splendeur du noir et blanc proposé. Enchevêtrement de teintes variant de la noirceur synonyme de peur ou danger en passant par le gris du trouble et la blancheur dont la pureté est celle du sport que veut promouvoir Harry, le film est un ballet oculaire dont on ne cesse d’être émerveillé. C’est simple, on est constamment surpris par de petits détails visuels qui enrichissent la narration et renouvellent des situations déjà vus dans d’autres films du genre (on pense notamment à une étrange parenté avec l’immense Le troisième homme de Carol Reed). 

Les forbans de la nuit doit être vu et revu pour son grandiose interprète Richard Widmark et le travail technique grandiose effectué. Un film noir à la richesse rare et à l’intensité palpable, de ceux qui font la renommée du genre.

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Outlaw King (2018)

Récemment, David MacKenzie a déjà évoqué le hors-la-loi au sens large avec son brillant Comancheria (à voir d’urgence) et avait deja montré son talent avec le brutal Les poings contre les murs. Il revient ici avec en tête d’affiche l’Ecosse, sa brume et son Game of Trone post Braveheart. 

L’Ecosse est ici sous le joug d’un roi contesté avec en leader de cette révolte Robert Le Bruce (campé par l’excellent Chris Pine qui montre encore une fois son meilleur visage après Comancheria). Il s’agit d’évoquer son combat et ses sacrifices pour parvenir à reprendre un trône longtemps convoité mais qui parait difficilement atteignable pour les siens.

Le choix fait ici est d’évoquer la naissance d’un roi au travers du personnage de Bruce. Il est question de sacrifices et de ce qui fait les grands rois mais aussi de ce qui définit  la royauté au sens noble du terme (et en opposition avec la tyrannie). En effet, outre les menaces pesantes sur sa famille chacun de ses alliés et proches sont traqués puis abattus de la manière la plus abjecte possible. On notera d’ailleurs un choix net au regard de la violence pour laquelle MacKenzie ne fait aucune concession et montre tout. Un choix judicieux permettant de retranscrire la terreur qui pouvait régner. Les diverses attaques et avancées narratives évoquent clairement le choix inhérent à une révolte :  du sang et des larmes. 

Côté réalisation, on saluera tout d’abord la photographie léchée qui magnifie une terre écossaise comme rarement au cinéma. De la brume matinale en passant par des falaises vertigineuses, le film est un balai visuel qui se poursuit lors des phases de combats. Lisibles et nerveuses, elles se démarquent par leur âpreté et brutalité. Les teintes maussades  et l’ambiance créées apportent au film un profond mélange de mélancolie et de poésie qui ne parvient ps hélas à élever le niveau global du film. Dans sa globalité, le film séduit la rétine et parvient à surprendre comme ce plan sur le bateau rappelant vaguement un certain Aguirre..

En effet, si l’habillage et certaines séquences valent le détour (le trébuchet en introduction marque l’ampleur de la terreur en quelques secondes), le film est globalement peu intéressant. Pour plusieurs raisons mais la principale et le classicisme de sa trame et son manque de profondeur. Le personnage de Le Bruce est peu creusé et aurait mérité plus de profondeur émotionnel tout comme le personnage de la solaire Florence Pugh. Là où on aurait aimer de la surprise et du grandiose, le film nous sert du déjà vu et cela s’avère décevant quand on connait le talent de son réalisateur.

Sans être mauvais, Outlaw King reste un film banal qui ne marquera pas mais permettra de passer un bon moment.

The Predator (2018) 

Quand la première victime du film d’origine passe derrière la camera pour ce nouvel opus, les yeux des nostalgiques brillent. Shane Black est un nom qui évoque des oeuvres comme L’Arme Fatale, Last Action Hero ou encore  The Nice Guys récemment. Cet homme incarne l’esprit du cinéma des années 90 avec son cocktail détonnant d’action et d’humour. Dire que ce The Predator suscitait de l’attente est un euphémisme.

On attaque d’emblée avec une envolée spatiale qui provoque l’arrivée d’un Predator sur terre et sa rencontre avec des militaires sur-entrainés. La trame narrative se réduit à une simple course-poursuite entre un Alien tueur et un homme prêt à tout pour sauver son fils. D’apparence microscopique, le scénario se révèle astucieux à bien des égards et peu avare en dialogues hilarants. Pour exemple on prendra cette réplique :

Ostensiblement, Forrest Gump n’a qu’à lire la boite pour savoir ce qu’il y a à l’intérieur

Ou encore : 

l’alien c’est Woopy Goldberg

Un humour qui nait d’une bande qui se forme sur le tard. Une bande de dingues qui, si elle n’est pas parfaite, garantie son lot de situations drôles et de fusillades rythmées. On notera d’ailleurs de belles idées durant celles-ci comme ce chien Alien qui sera tout du long considéré comme un chien humain ou encore le sacrifice de deux compagnons à bout portant et filmé de manière élégante. Le film parvient à alterner entre la poursuite et les combats avec un sens du rythme plutôt bon et des vannes qui sortent de manière naturelle en faisant mouche très souvent. Ce nouveau Predator porte donc indéniablement la patte Shane Black, cet alliage qui fit la renommée de Riggs et Murtaugh, de Jack Slater. Ces héros de films que l’on revoit avec un plaisir intact et le sourire aux lèvres.

Bien entendu, la générosité du film et sa volonté de raviver l’esprit d’antan ne suffisent à en faire une réussite complète. En effet, les personnes peu travaillés et certaines répliques un peu réchauffées plombent le film sur la durée. Les relations familiales et la formation d’une escouade de barjos sont faites de manière trop rapides là où une caractérisation plus longue aurait pu donner lieu à un attachement plus profond. Pourtant, il semble difficile de reprocher au film sa longueur car celui-ci maintient un rythme soutenu et n’est pas avare en action.

The Predator n’a pas l’aura de son illustre prédécesseur mais ravive un esprit 90’s que le cinéma perd et que Shane Black ravive aussi souvent qu’il passe derrière la camera. Vous ne serez pas épaté par The Predator mais c’est un bon moment à passer.     

The Night Comes For Us (2018)

Pour ne rien vous cacher, si Mad Max Fury trône dans la hiérarchie des meilleurs films d’action de la dernière décennie, c’est bien le dyptique survolté de Gareth Evans The Raid qui m’a le plus marqué. Déferlante fracassante de scènes d’action qui repoussent sans cesse les limites de l’élégance et de la violence. On se souvient du final de The Raid 2 où son héros, à bout de souffle, toise la caméra pour marquer une pause. Pause qui se poursuit dans la réalité par le biais d’une longue attente pour The Raid 3 pendant que son réalisateur s’offre un nouveau projet sous la bannière du géant Netflix. The Night Comes for us arrive à point nommer et parvient à reproduire l’intensité de The Raid grâce notamment à la présence de têtes connues et offre au catalogue Netflix, son meilleur film pour le moment.

Un commando appelé les six mers et formé de guerriers aguerris que la triade charge de mission extremes pour réguler un traffic de drogue colossal. Quand un de ses hommes refusent de tuer une petite fille, il s’attire les foudres de la triade et part en croisade pour tenter d’apporter un peu de justice dans un monde régit par le chaos.

Qu’on se le dise, la trame narrative est assez convenue et légère dans son approche des personnages. Qu’on se le dise aussi, regarder ce film c’est avant tout pour ses chorégraphies stratosphériques. On retrouve ainsi le duo/duel de The Raid 2 avec l’immense Iko Uwais et Joe Taslim qui se livrent corps et âmes dans des combats d’une violence inouïe. L’importance des combats dans l’action n’a d’égal que la minutie des combinaisons offertes. L’utilisation du décor rappellera The Raid et ses scènes dans des couloirs étriqués où le mouvement ne s’arrête jamais, où la lutte à mort ne s’arrête qu’après d’intenses souffrances. On notera la part belle offerte à des personnages féminins charismatiques et dont les combats apportent une variation esthétique remarquable. Une esthétique que la réalisation sublime. Les lents déplacements de caméra et la photographie aux teintes survitaminées apportent une immersion visuelle salutaire. Du fond de la barbarie de ces guerriers dingues surgit parfois une beauté antinomique. Ce point rappelle fortement la maestria de Gareth Evans.

A l’inverse de son illustre prédécesseur, le film se perd parfois dans sa violence et oublie l’aérien qui fait de The Raid une saga de grande ampleur. En effet, à trop vouloir montrer des choses folles et insoutenables (le cutter qui casse dans la bouche ou les intestins qui sortent du ventre d’une femme). Cette lourdeur perd parfois le spectateur qui pourra détourner les yeux ou se lasser. Il faut tout de même noter que cela ne représente pas la totalité du film et que le reste….est jubilatoire.

Imparfait mais totalement jouissif, The Night Comes for Us est un film d’arts martiaux impitoyable à la technique remarquable. J’attends maintenant que Gareth Evans ressuscite Rama et nous offre la conclusion que The Raid mérite.

Thunder Road (2018)

C’est durant des funérailles que l’on découvre un homme atypique. Le policier Jimmy Arnaud s’apprête à parler durant les obsèques de sa mère. Si le départ de son discours augure d’un hommage sincère et touchant, rapidement la situation vire à la mauvaise farce. L’homme divague presque et se met carrément à danser sous le regard d’une assemblée que l’on imagine prise au dépourvue. Pourtant, on ne verra jamais entièrement celle-ci, comme on ne verra que rarement d’autres personnages, car le film se focalise sur Jim et sa gestion d’une vie compliquée.

Le nombrilisme d’apparence du film, qui tourne autour de l’acteur, réalisateur, scénariste Jim Cummings, pourrait laisse penser que l’on est en présence d’une oeuvre qui n’a pour seul but que de mettre en avant son créateur. Pourtant, et de manière parfois maladroite, c’est une gestion de la difficulté d’être soi-même que traite le film. Etre quelqu’un qui ne s’adapte pas aisément aux autres, à certains codes ou façon de penser. Le debut du film démontre un talent certain pour le slowburn chez Cummings. Il s’agit d’un type d’humour où l’on annonce un sujet de base et l’on dévie sans cesse. Cette technique est utilisée durant tout le film. Pendant l’enterrement, Arnaud évoque sans cesse des anecdotes, des éléments et dévie de son fils conducteur pour finir noyer par sa maladresse. Il évoque ainsi sa vie et nous permet de découvrir l’homme qu’il est et comment sa vie en est arrivée là. Ce genre de narration et de parlé amènent le film dans sa contradiction émotionnelle (qui est une force) car dans l’amas de mauvaises choses qui arrivent à notre héros (licenciement, solitude, mis à l’écart), il offre des moments d’humour noir remarquables. On pense à la scène où il se retrouve en slip sur un parking en réussissant à évacuer certains de ses tourments ou encore ses multiples piques. Par exemple ce running gag où il répond à la question :

Qui danse à des funérailles ?

toujours par la même réponse :

Les gens ont trouvé ça normal.

Bien entendu, le film n’est pas parfait mais il est à l’image de son héros : doux, triste et bourré de bonnes intentions. Avec ce personnage marginal, Jim Cummings parvient à évoquer le quotidien de nombreuses personnes. En effet, ses malheurs sont parfois la cause de sa bêtise et/ou sa maladresse mais il y a aussi une grosse part de malheur. On pense à cette mère qui ne parvient pas à communiquer à ses enfants ou encore une enfant qui ne voit pas en son père celui qu’elle aimerait voir. Toutes choses mises bout à bout sont le lots commun de beaucoup mais le film n’en oublie pas les éclaircies apportées par l’espoir. Celui-ci se trouvant sous des formes diverses : un père qui apprend un jeu pour faire plaisir à sa fille, un ami qui vient vous remonter le moral ou plus dur, votre enfant qui revient vers vous. A la frontière des genres, Thunder Road parlera à beaucoup de personnes pour peu que la narration fragmentées ne les rebute pas.

Thunder Road n’est pas du tout un film maîtrisé ni magistral. Il est l’image de ces gens qui se heurtent sans cesse à leurs erreurs et la dureté de la vie mais qui s’accrochent, porté par un espoir fou. Oeuvre touchante et sincère, le film est un coup en plein coeur.

Détective Dee : La légende des rois célestes (2018)

La légende des rois célestes est le troisième volet des aventures du détective lancées par deux premiers opus aux qualités nombreuses. D’une part, des enquêtes bien ficelées et retorses. D’autre part, une reconstitution historique couplée à des chorégraphies aériennes et sublimes qui offrent des moments épiques. Ici, la recette est reprise mais avec une maitrise accrue que l’on se doit de saluer.

Après avoir été honoré par l’empereur, Dee se voit offrir l’épée Dragon Docile et s’attire la méfiance de l’imperatrice qui veut la récupérer. Elle engage une escouade de magiciens douteux et lance alors une chasse contre Dee qui va bouleverser l’empire.

Tsui Hark n’est pas un débutant en matière de film à grand spectacle et les deux premiers opus en sont un parfait exemple. En effet, la première chose qui frappe dans le film est le travail visuel remarquable opéré. Festival de couleurs continu, La légende des rois célestes brille grâce à une vivacité qui se retrouve dans la minutie des chorégraphies et la multitudes de scènes de combats jouissives. Très aériennes, ces dernières sont un exemple tant elles sont parfaitement lisibles même lorsque des dizaines de combattants entre en jeu. On apprécie les fulgurances de Dee armé de son bâton dans les débuts du film ou encore les envolées de Yuchi et ses deux épées. Spectacle complet, l’oeuvre ajoute en plus une déferlante d’effets visuels grandioses : l’apparition d’un monstre géant avec des yeux sur tout le corps ou encore le gorille géant sont autant d’éléments qui renforcent l’immersion dans cet univers. 

Et on ne peut que saluer le travail opéré sur les décors. Une minutie qui se retrouve dans le cérémonial omniprésent qui apporte à l’oeuvre l’ampleur qu’elle mérite. On notera aussi une large galerie de personnages qui laisse place à des sous-intrigues lorgnant sur un amour naissant et la loyauté notamment. C’est d’ailleurs  l’une des forces du film car on passe d’un genre à un autre en un claquement de doigt. Il y a d’abord l’enquête avec une méthodologie qui rappelle un certain Holmes puis on pense au film d’action avec des combats intenses. Ces bascules de genre entretiennent un suspens qui jamais ne décroît au cours des 2h30 que dure l’aventure. D’ailleurs, les nombreuses thématiques abordées apportent au film une profondeur narrative appréciable et laisse penser qu’un quatrième volet verra le jour afin d’approfondir les trames mises en route (La maladie de Dee notamment). Il est d’ailleurs recommandé de rester à la fin de la séance pour de petites scènes sympathiques et qui évoquent, entre autre, la suite des événements. 

Spectacle total, Le légende des rois célestes est le joyau de la trilogie de Tsui Hark. Un film vivant et qui offre de nombreux grands moments. Une des belles surprises de cette année.

The Guilty (2018)

On se souvient encore de BuriedRyan Reynolds tenait le spectateur en haleine enfermé dans un cercueil sous terre. The Guilty entreprend un chemin similaire puisque son intrigue se déroulera entièrement au travers d’appels téléphoniques qui feront évoluer le film dans un climat, il faut le dire, anxiogène au possible.

Asger Holm est un agent du service d’appels d’urgence 112. Il reçoit les appels de personnes en détresse et au besoin transfert les informations aux services de police ou médicaux qui prennent le relais. Au cours d’une soirée particulière pour lui, Asger reçoit un appel d’une femme victime d’un kidnapping et voit sa soirée prendre un tournant radical.

Sans révéler les tenants et aboutissants de la trame, il faut commencer par évoquer le remarquable procédé utilisé. En effet, le film parvient à dérouler ses événements par le seul biais d’appels. A ce titre, le travail sur le son est saisissant de précision tant chaque émotion véhiculée prend le spectateur aux tripes. La détresse d’Iben, la peur de la petite Mathilde et la colère de Rashid sont autant de moments que l’on vit comme si les personnes nous étaient familiers. Cette proximité tient aussi au déroulement de l’intrigue qui joue sur l’ambiguïté de son personnage principal. En effet, le poste qu’occupe Asger est le résultat d’une sanction disciplinaire dont les causes se dévoilent par petits bouts faisant de cet homme un etre dur à lire. Son abnégation devant le kidnapping révèle à la fois sa bonne volonté dans le travail mais aussi un rejet des procédures. Un anti-héros dont la rage intérieur n’a de cesse de croitre et s’accapare l’écran.

The Guilty pourrait certes paraitre limité de part sa structure et son procédé narratif mais il n’en est rien. En effet, la réflexion que porte le film sur la vision que nous avons les uns des autres est totalement pertinente. Nous découvrons Asger et on ne peut que le détester de prime abord : arrogant, expéditif dans ses appels et même moqueur. Il n’a pas les qualités nécessaires à sa tache complexe. Pourtant, l’affaire qu’il va prendre en charge va révéler ses qualités humaines : abnégation, capacité à réconforter une enfant perdue et même parler à coeur ouvert dans un film déchirant. The Guilty parvient en moins d’une heure trente à extraire la complexité des êtres et l’irrationalité qui parfois nous anime.

Pari osé que celui de tenir tout du long une forme narrative cloisonnante, The Guilty confine le spectateur à l’agoisse en déroulant une trame forte et riche en émotion.  

Une pluie sans fin (2018)

Le but de la vie est le développement personnel. Parvenir à une parfaite réalisation de sa nature, c’est pour cela que nous sommes tous ici.

                                                                                                       Oscar Wilde

Chine, 1997. Des torrents de pluie s’abattent sur le sud du pays. Ces trombes d’eau qui masquent la vue, cachent aussi les plus corrompus et violents des hommes. Yu se retrouve au coeur d’une série de crimes abominables qui sèment l’effroi devant ceux et celles qui les contemplent. Pourtant, ce simple agent de sécurité trouve dans ces funestes évènements ce que tout homme cherche : une raison de vivre. 

C’est un homme face à son passé que l’on découvre. Soumis et désoeuvré, Yu semble avoir tout perdu et le film va nous expliquer comment il en est arrivé là. Les prémices montrent un terrain abandonné où une scène de crime est établie. Devant le travail des véritables officiers de police, Yu apparait comme un larbin. Il exécute des taches ingrates et s’acquitte de sa tache car il a l’impression de participer. On découvre aussi sa réputation d’incorruptible et de « détective » comme il aime le rappeler. On lui demande alors ce qu’il aimerait et sa réponse est simple : « donner un sens à ma vie ». Une pluie sans fin érige alors les axes narratifs : la quête du sens de la vie et la Chine en mutation.

Il y a la rétrocession de Hong Kong qui approche tout d’abord et qui va entrainer un lot de changement important. Il y aussi, et surtout, l’évolution économique du pays qui évitera la crise asiatique de 1997 grâce à une stratégie particulière. Tout cela contribue à faire des crimes un reflet de ces évolutions qui laissent sur le carreau un pan entier de la population (la fermeture de l’usine en sera le cruel symbole). Un reflet car ils sont peu à peu tombés dans l’oubli par faute de moyen, de preuves. Au milieu de cela, Yu tente de trouver le meurtrier. Il plonge à corps perdu dans cette traque. Il y laisse beaucoup et va meme jusqu’à jouer avec la vie de celle qui l’aime, qu’il aime. Cette folie se révèle la conséquence de ce discours où il promet devant une assemblée en proie à l’hilarité qu’il fera tout pour établir la justice. Dans cette neige qui lui tombe malencontreusement dessus, on lit un signe du destin. Cette neige innocente et involontaire symbolise la rupture entre la fureur pluvieuse qui masque les mutations sociétales et la neige qui mdévoilera un changement radical.

A y regarder de près, Une pluie Sans Fin rappelle l’exceptionnel Memories of Murder mais outre des similarités naturelles, le film se démarque par une radicalité folle. Tout d’abord, le film ne concède rien au spectateur et fait montre d’une violence aussi bien morale que physique parfois insoutenable. On pense à ce passage à tabac dans un champ qui jure avec un soleil qui tente d’apporter une accalmie. Ce même champ est aussi l’une des preuves de l’excellent travail technique opéré ici. Qu’il s’agisse de plans larges somptueux où le paysage industriel impose de part son envergure ou encore cette capacité à saisir dans les regards les émotions les plus fortes. On est aussi admiratif devant la poésie que déploient certaines séquences comme le discours ou encore la destruction de l’usine. Les acteurs ne sont pas en reste avec évidemment Duan Yihong, magistral Yu, ou encore l’impassible officier Lao Zhang et sa sagesse mélancolique qui parvient à saisir les enjeux des mutations sociétales. Bien entendu, l’ambiance du film est à saluer tant elle mélange les plus belles situations l’ouverture du salon de coiffure comme les plus macabres avec les découvertes des corps. 

En faisant d’un thriller noir le témoin des mutations d’un pays, Dong Yue offre une des belles surprises de l’année avec une réussite à tous les niveaux.

Dogman (2018)

Un chien agressif est attaché à un mur. Il grogne, montre sa dentition acérée. Une rage profonde l’anime. Pourtant, Marcello ne recule pas devant sa tache et s’occupe de la toilette du chien avec un soin remarquable. En quelques instants et sans que l’on s’en rêne compte, Matteo Garrone pose les bases de son film. En effet, Dogman veut confronter la bonté la plus sincère à la violence la plus radicale pour montrer les mutations qu’engendrent ce genre de mélange.

Localisé dans un coin reculé et pauvre de l’Italie, le film se place dans un contexte socio-économique au bord de la rupture. La pauvreté et l’abandon sont le quotidien pour Marcello et ceux qui l’entourent. L’immense terrain vague matérialise cet abandon de l’Etat et semble pourtant le terrain propice à une solidarité forte. L’union des modestes commerçants, amis de Marcello, montre cela et va se retrouver menacer par le retour d’un ami du pauvre toiletteur, Simoncino un ancien taulard accro à la drogue et la violence. La confrontation entre Marcello et Simo tourne court car l’écart physique entre les deux hommes s’ajoute à l’opposition morale que l’on devine facilement.  

Embrigadé de force, Marcello se retrouve au coeur d’affaires sombres et violentes. Pris pour un pigeon, il cumule les erreurs et ne semble pas capable de se rebeller devant son ami à la force surhumaine. Matérialisation de l’inéluctable, Simo ne semble pas pouvoir être arrêté, qu’il s’agisse de combats à mains nues ou même de balles de pistolet. Cet aspect montre que la libération passera par un changement radical de Marcello, lui qui se refuse à la violence. Ce changement passera par une descente au enfer et l’abandon le plus violent qui soit. En repoussant ses amis, Marcé perdra tout et se perdra surtout lui-même. On retrouve ainsi le propos du film qui montre que meme le plus gentil des hommes peut sombrer et se retrouver à commettre les pires actes quand poussé au désespoir. Il est interessant alors de noter que la situation est pourtant courue d’avance comme l’évoque les commerçants locaux.

On peut le [Simoncino] faire arrêter mais il sortira et recommencera.

L’inaction se révèle alors générale et ils évoquent même un meurtre pour mettre fin à la terreur générée par ce seul homme. Ce constat renvoie alors au contexte social et à l’abandon dont sont victimes ses hommes. La misère qui les entoure ne semble pas pouvoir s’arranger tout comme les problèmes qu’ils rencontrent. Symbole de tout cela, le timide Marcello revêt alors les apparats de l’homme sacrifié. Cette posture sied parfaitement à l’exceptionnel performance de Marcello Fonte qui impose dès les premiers instants sa bonhomie naturelle. Son visage irradie l’écran et offre la figure parfaite à cette histoire. On notera aussi un travail technique impressionnant. La teinte maussade qui habite le film se combine à des plans dynamiques et souvent proche des personnages pour créer un reflet visuel parfait pour le propos développé. Symbole de cette réussite visuelle, les derniers instants du film immortalisent les regrets et l’abandon avec une force dingue.  

Outre sa technique remarquable et son acteur grandiose, Dogman est un film radical dont la sincérite et la force en font l’une des plus belles partitions de cette année 2018.

Paranoïa (2018)

Revenu au premier plan avec l’excellent Logan Lucky, Steven Soderbergh n’a pas de preuves à fournir quant à son talent. Avec Paranoïa, il se lance un défi en ne filmant qu’avec un téléphone d’une marque que l’on ne citera pas. Ce détail, aux allures de gadget, donne au film un aspect visuel singulier qui renforce l’ambiance stressante nécessaire à un récit d’une richesse étonnante. 

Un filtre bleu ouvre le film et la voix à une poursuite dont les contours dessine une traque. Tout cela se retrouve confirmé par les plans pris en catimini d’une femme qui se rend sur son lieu de travail. Sawyer Valentini est une femme mystérieuse. Exilée loin de son Boston natal, elle semble trainer un passé lourd comme le montre sa rencontre dans un bar avec un homme. Cet événement pousse la jeune femme vers un centre dont elle va se constituer prisonnière par mégarde. 

L’institution en question est un hôpital psychiatre. Sa découverte tout en travelling et couloirs immenses rappelle le terrifiant Shining. Malgré son minimalisme matériel, Soderbergh déploie une multitude d’angles de vues et de techniques pour créer la peur. Du fish-eye, des champs contre-champs et des vues à la première personne donnent aux films les armes nécessaires pour aborder son triple point de vue. En effet, d’une part le film aborde le trauma d’une femme harcelée par un homme pendant deux ans et dont la vie n’est que peur et fuite. Pas de misérabilisme mais une vision qui parvient à illsutrer les ravages de tels comportements. Ensuite, il y a l’institution en elle-même. On découvre des employés peu motivés et une direction dont l’allure impeccable trahit les faiblesses. Il y a ce docteur qui jongle avec ses appels comme il se débarrasse de ses patients ou encore cette dirigeante au discours robotique privé d’humanité. Enfin, il y a le regard de l’exterieur : le notre et celui du public (la presse et les autorités). Ce regard se perd entre ce que l’on croit, ce que l’on nous fait croire et ce que l’on aimerait croire. Cette perte de repère durant une partie du film amène de la tension et tire le film vers le haut.

Cette triple approche fait changer le film de registre en passant du thriller au film politique. En effet, la paranoïa (légitime) de l’héroïne la conduit vers l’institution qui se trouve au coeur d’une enquête concernant des internements abusifs et motivés par l’argent. Menée de l’intérieur cette enquête révèle les travers d’un pays qui n’est que business. On entrevoit alors le fantôme de Network de Sidney Lumet ici transposé au monde médical. On y découvre un système d’admission basé sur les patients ayant une bonne couverture médical. L’entrelacement des thèmes révèle l’intelligence du scénario qui parvient habillement à embarquer le film dans un rythme palpitant. On alterne entre notre héroïne paniquée et sombrant dans la folie puis on se retrouve au milieu d’un débat complotiste  où la psychose fini par s’imposer comme une réalité. 

Dans un élan d’apparence minimaliste, Soderbergh signe un film fort où la société piège ceux et celles qu’elle doit protéger. Tenu en haleine par une trame maitrisée et une réalisation au top, on sort de Paranoïa avec la sensation d’avoir vu un grand film.